AdoSexo - Le grand désarroi
Photo : Pascal Ratthé
L’éducation sexuelle de beaucoup de jeunes vient des sites pornographiques qu'ils fréquentent sans aucun filtre.
En mettant l'accent sur une sexualité banalisée et accessible, une sexualité en somme plus mécanique, la société québécoise envoie un signal extrêmement ambigu à ses jeunes au point que l'on assiste à un renversement étonnant. Aujourd'hui, les adolescents font l'amour et rêvent d'être amoureux alors qu'avant ils étaient amoureux et rêvaient de faire l'amour. Une tendance de plus en plus lourde, dont les filles sont les premières victimes.
Dans son cabinet, la Dre Franziska Baltzer s'interroge sur les conséquences que peut avoir une telle attitude sur ses jeunes patients.
Pour eux, le sexe est devenu de plus en plus récréatif. Plutôt que d'aller au cinéma ou au restaurant, ils ont des relations sexuelles ensemble, raconte la directrice de la clinique des adolescents à l'Hôpital de Montréal pour enfants. «Même s'ils n'ont pas de chums, ils ont beaucoup de sexe, surtout du sexe oral. Il me semble que les filles qui font des blow jobs à droite et à gauche sont abusées, car elles ne reçoivent rien en retour.»
À l'Institut national de santé publique du Québec, la question de l'égalité des sexes est revenue hanter les chercheurs là où ils ne l'attendaient pas, chez la plus jeune génération.
Pour le Dr Marc Steben, il est clair qu'il y a de moins en moins de cohésion sociale aujourd'hui. «Avant, t'avais peur de mettre une fille enceinte, parce qu'il fallait alors l'épouser. Aujourd'hui, la sexualité est devenue très individualiste: "j'ai du fun, si mon partenaire en a aussi tant mieux, sinon tant pis"», tranche le médecin-conseil.
La coordonnatrice du projet Relations amoureuses des jeunes, un programme qui offre de l'aide aux intervenants scolaires, juge en effet que les jeunes sont de plus en plus nombreux à s'oublier dans leur exploration de la sexualité tout simplement parce qu'ils sont généralement incapables de cerner leurs propres besoins. Ils vont plutôt imiter leurs pairs, quitte à forcer la note, raconte Chantal Hamel.
Quand elle voit à quelles pressions sont soumises les jeunes filles d'aujourd'hui, Mme Hamel ne peut s'empêcher de s'interroger sur leurs motivations profondes. «On se pose beaucoup de questions quant au plaisir qu'elles retirent de cette façon de vivre leur sexualité. Certaines y voient un pouvoir, mais, physiologiquement parlant, il ne faut pas se leurrer, ça reste plus difficile pour les filles d'avoir un orgasme, surtout à cet âge.»
Consentement
Pour la coordonnatrice du programme J'AVISE, qui vise à prévenir les agressions à caractère sexuel auprès de la population des écoles secondaires, c'est même devenu le nerf de la guerre.
On parle toujours aux jeunes de harcèlement, de voyeurisme, d'inceste ou de viol, mais de plus en plus de consentement, explique Chantal Dagenais.
«Ils sont souvent très surpris d'entendre que ce n'est pas parce qu'ils sortent avec quelqu'un qu'ils ne pourront pas vivre d'agressions sexuelles. Ils pensent que c'est normal de tout faire, qu'ils doivent au moins ça à leur partenaire, même si ça les ne tente pas. Et quand on dit tout, ça comprend la relation anale, la relation sexuelle, la fellation. Pour eux, c'est ça la sexualité», explique Mme Dagenais, qui remarque que cette vision est d'autant plus difficile à déconstruire que bien des adultes pensent aussi de même. Selon Statistique Canada, une adolescente sur trois et un adolescent sur six ont vécu une agression sexuelle, des chiffres qui sont constants depuis plusieurs années. Cela dit, le visage du harceleur, lui, a changé.
Les intervenants sur le terrain voient de plus en plus de couples se former sur des bases plus mercantiles entre une très jeune fille et un garçon plus âgé. «L'exploitation sexuelle entre jeunes, ça existe, assure Mme Dagenais. Ça commence avec des petits cadeaux, puis avec des plus grands et, en retour, les jeunes doivent consentir à des actes sexuels.»
Résultat: l'intervention auprès des jeunes qui pratiquent une telle sexualité est devenue autrement plus complexe, note le psychiatre Pierre H. Tremblay. «Il est très difficile de tracer des frontières claires entre la séduction, l'agression sexuelle et le conformisme aux pressions de l'entourage, tout ça entre sous le même parapluie», explique celui qui est représentant de la santé publique dans le projet Relations amoureuses des jeunes.
Selon lui, il ne faut pas avoir peur d'aborder la question du consentement avec les jeunes. «L'utilisation de l'alcool est encore très présente en matière d'agression sexuelle. On parle beaucoup de la pilule du viol, mais c'est absolument marginal, alors que l'alcool est une tactique très fréquente; c'est la meilleure drogue du viol», assure M. Tremblay, qui dénonce la popularité grandissante des «concours de calage» qui apportent leur lot de premiers soirs qui déchantent.
En quête d'amour
Paradoxalement, l'amour reste un élément central dans la vie des jeunes. Quand les intervenants de Relations amoureuses des jeunes les interrogent, ils sont majoritaires à avouer avoir une conception assez idéalisée de l'amour. «Autant ils sont très préoccupés par l'opinion de leurs pairs, autant leur modèle suprême reste leurs parents. Ceux dont les parents sont restés ensemble espèrent reproduire la même chose et ceux dont les parents ont eu de multiples relations ne veulent pas reproduire cela», raconte Chantal Hamel.
Cela dit, la façon dont certains jeunes vivent leur sexualité fait en sorte que cet idéal devient extrêmement difficile à atteindre, l'âge adulte venu. «Un viol d'une fille par douze gars, ça magane une fille. Des gars qui se branlent de 11 à 16 ans devant des scènes de gagging, ils arrivent devant une vraie fille, et ils ne sont pas tellement fonctionnels», explique la sexologue Jocelyne Robert, auteur de huit livres sur la sexualité des enfants et des adolescents.
À l'unité de gynécologie du CHU Sainte-Justine, l'infirmière Doris Ouellet voit plusieurs de ces jeunes qui se sont brûlé les ailes. «Il ne faut pas négliger le fait qu'il y a beaucoup de dépendance affective de la part de nos jeunes filles. Pour elles, être aimé est bien important, et la sexualité est une façon de l'être.»
La quête d'amour n'est en effet jamais bien loin, surtout chez les filles-mères, une population stable depuis quelques années.
«Elles ne réalisent seulement qu'après la venue du bébé que ce sera à elles de donner encore une fois de l'amour», déplore Mme Ouellet. D'autres, plus pragmatiques, décident tout simplement de cesser toutes activités. «On voit des jeunes qui, à 16 ans, ont tout fait et arrêtent soudainement pour se préserver pour le prince charmant, le vrai», se surprend encore la Dre Franziska Baltzer.
Avec la collaboration de Marie-Andrée Chouinard
***
FIN DU DOSSIER
Dans son cabinet, la Dre Franziska Baltzer s'interroge sur les conséquences que peut avoir une telle attitude sur ses jeunes patients.
Pour eux, le sexe est devenu de plus en plus récréatif. Plutôt que d'aller au cinéma ou au restaurant, ils ont des relations sexuelles ensemble, raconte la directrice de la clinique des adolescents à l'Hôpital de Montréal pour enfants. «Même s'ils n'ont pas de chums, ils ont beaucoup de sexe, surtout du sexe oral. Il me semble que les filles qui font des blow jobs à droite et à gauche sont abusées, car elles ne reçoivent rien en retour.»
À l'Institut national de santé publique du Québec, la question de l'égalité des sexes est revenue hanter les chercheurs là où ils ne l'attendaient pas, chez la plus jeune génération.
Pour le Dr Marc Steben, il est clair qu'il y a de moins en moins de cohésion sociale aujourd'hui. «Avant, t'avais peur de mettre une fille enceinte, parce qu'il fallait alors l'épouser. Aujourd'hui, la sexualité est devenue très individualiste: "j'ai du fun, si mon partenaire en a aussi tant mieux, sinon tant pis"», tranche le médecin-conseil.
La coordonnatrice du projet Relations amoureuses des jeunes, un programme qui offre de l'aide aux intervenants scolaires, juge en effet que les jeunes sont de plus en plus nombreux à s'oublier dans leur exploration de la sexualité tout simplement parce qu'ils sont généralement incapables de cerner leurs propres besoins. Ils vont plutôt imiter leurs pairs, quitte à forcer la note, raconte Chantal Hamel.
Quand elle voit à quelles pressions sont soumises les jeunes filles d'aujourd'hui, Mme Hamel ne peut s'empêcher de s'interroger sur leurs motivations profondes. «On se pose beaucoup de questions quant au plaisir qu'elles retirent de cette façon de vivre leur sexualité. Certaines y voient un pouvoir, mais, physiologiquement parlant, il ne faut pas se leurrer, ça reste plus difficile pour les filles d'avoir un orgasme, surtout à cet âge.»
Consentement
Pour la coordonnatrice du programme J'AVISE, qui vise à prévenir les agressions à caractère sexuel auprès de la population des écoles secondaires, c'est même devenu le nerf de la guerre.
On parle toujours aux jeunes de harcèlement, de voyeurisme, d'inceste ou de viol, mais de plus en plus de consentement, explique Chantal Dagenais.
«Ils sont souvent très surpris d'entendre que ce n'est pas parce qu'ils sortent avec quelqu'un qu'ils ne pourront pas vivre d'agressions sexuelles. Ils pensent que c'est normal de tout faire, qu'ils doivent au moins ça à leur partenaire, même si ça les ne tente pas. Et quand on dit tout, ça comprend la relation anale, la relation sexuelle, la fellation. Pour eux, c'est ça la sexualité», explique Mme Dagenais, qui remarque que cette vision est d'autant plus difficile à déconstruire que bien des adultes pensent aussi de même. Selon Statistique Canada, une adolescente sur trois et un adolescent sur six ont vécu une agression sexuelle, des chiffres qui sont constants depuis plusieurs années. Cela dit, le visage du harceleur, lui, a changé.
Les intervenants sur le terrain voient de plus en plus de couples se former sur des bases plus mercantiles entre une très jeune fille et un garçon plus âgé. «L'exploitation sexuelle entre jeunes, ça existe, assure Mme Dagenais. Ça commence avec des petits cadeaux, puis avec des plus grands et, en retour, les jeunes doivent consentir à des actes sexuels.»
Résultat: l'intervention auprès des jeunes qui pratiquent une telle sexualité est devenue autrement plus complexe, note le psychiatre Pierre H. Tremblay. «Il est très difficile de tracer des frontières claires entre la séduction, l'agression sexuelle et le conformisme aux pressions de l'entourage, tout ça entre sous le même parapluie», explique celui qui est représentant de la santé publique dans le projet Relations amoureuses des jeunes.
Selon lui, il ne faut pas avoir peur d'aborder la question du consentement avec les jeunes. «L'utilisation de l'alcool est encore très présente en matière d'agression sexuelle. On parle beaucoup de la pilule du viol, mais c'est absolument marginal, alors que l'alcool est une tactique très fréquente; c'est la meilleure drogue du viol», assure M. Tremblay, qui dénonce la popularité grandissante des «concours de calage» qui apportent leur lot de premiers soirs qui déchantent.
En quête d'amour
Paradoxalement, l'amour reste un élément central dans la vie des jeunes. Quand les intervenants de Relations amoureuses des jeunes les interrogent, ils sont majoritaires à avouer avoir une conception assez idéalisée de l'amour. «Autant ils sont très préoccupés par l'opinion de leurs pairs, autant leur modèle suprême reste leurs parents. Ceux dont les parents sont restés ensemble espèrent reproduire la même chose et ceux dont les parents ont eu de multiples relations ne veulent pas reproduire cela», raconte Chantal Hamel.
Cela dit, la façon dont certains jeunes vivent leur sexualité fait en sorte que cet idéal devient extrêmement difficile à atteindre, l'âge adulte venu. «Un viol d'une fille par douze gars, ça magane une fille. Des gars qui se branlent de 11 à 16 ans devant des scènes de gagging, ils arrivent devant une vraie fille, et ils ne sont pas tellement fonctionnels», explique la sexologue Jocelyne Robert, auteur de huit livres sur la sexualité des enfants et des adolescents.
À l'unité de gynécologie du CHU Sainte-Justine, l'infirmière Doris Ouellet voit plusieurs de ces jeunes qui se sont brûlé les ailes. «Il ne faut pas négliger le fait qu'il y a beaucoup de dépendance affective de la part de nos jeunes filles. Pour elles, être aimé est bien important, et la sexualité est une façon de l'être.»
La quête d'amour n'est en effet jamais bien loin, surtout chez les filles-mères, une population stable depuis quelques années.
«Elles ne réalisent seulement qu'après la venue du bébé que ce sera à elles de donner encore une fois de l'amour», déplore Mme Ouellet. D'autres, plus pragmatiques, décident tout simplement de cesser toutes activités. «On voit des jeunes qui, à 16 ans, ont tout fait et arrêtent soudainement pour se préserver pour le prince charmant, le vrai», se surprend encore la Dre Franziska Baltzer.
Avec la collaboration de Marie-Andrée Chouinard
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FIN DU DOSSIER
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