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Libre opinion: Affaire Juppé, L'ENAP doit se reprendre

Pierre Fortin - Professeur à l'Université du Québec à Montréal et ancien conseiller économique du premier ministre du Québec  1 mars 2005  Éducation
La justice française a reconnu monsieur Alain Juppé, ancien premier ministre et plusieurs fois ministre, coupable de détournement de fonds publics au bénéfice d'un parti politique. Il a été condamné à 14 mois de prison avec sursis et à l'exclusion de la vie publique pour un an. Ayant, semble-t-il, échoué à se faire inviter par une université américaine, il a tenté sa chance chez les «cousins du Québec».

Nous ne cachons pas notre satisfaction de voir que l'UQAM n'ait pas consenti à recevoir M. Juppé. Sans surprise, elle a refusé la posture d'une institution de république bananière. Les raisons de ce refus tombent sous le sens: une université québécoise inviterait-elle à enseigner dans un département de science politique ou d'administration publique un ancien ministre du Québec condamné par la Cour pour malversation et comportement dérogatoire aux institutions démocratiques, et ce, au cours même de la peine infligée? Évidemment non.

Dans le cas de M. Juppé, on ne saurait en effet minimiser la gravité du crime commis: la notoriété de la personne rend encore plus évidents le dommage et l'abus de confiance.

Pourtant, l'assemblée professorale de l'École nationale d'administration publique et sa direction en ont jugé autrement. Nous en sommes aussi étonnés qu'attristés. Nous avions jusqu'ici pensé que l'ENAP faisait sienne l'obligation de rigueur et d'honnêteté de gestion non seulement pour les fonctionnaires, mais aussi chez les politiques. Nous pensions aussi que, dans un pays où l'assainissement du financement des partis politiques figure parmi les acquis démocratiques les plus significatifs de l'histoire récente, le comportement de M. Juppé serait jugé sans complaisance par une grande école d'administration publique.

Les raisons alléguées pour justifier la décision de l'ENAP ne convainquent pas. Bien sûr, nul ne met en doute la richesse de l'expérience politique et administrative du politicien français, non plus que sa connaissance approfondie du système européen. Il n'en reste pas moins que cette «valeur ajoutée», selon l'expression d'un de ses thuriféraires, ne rend pas la présence de M. Juppé indispensable à l'ENAP. D'autres pourraient y suppléer. Après tout, si l'UQAM avait fait preuve du même opportunisme, on aurait bien dû se passer des services de ce monsieur à l'ENAP.

L'invocation de la «liberté» universitaire et de l'«autonomie institutionnelle» pour faire taire les oppositions à cette mauvaise décision de l'ENAP nous apparaît singulièrement malvenue. La liberté universitaire appelle la discussion, non le bâillon. L'autonomie institutionnelle n'abroge pas la responsabilisation publique. En désapprouvant la décision de l'ENAP, nous exerçons notre plein droit, dans le plus strict respect de l'intégrité de l'institution universitaire. Nous souhaiterions seulement que ce respect soit plus unanimement partagé.

C'est dans cet esprit que nous appelons les professeurs de l'ENAP à reconsidérer leur décision.

Nous convenons qu'il sera gênant pour l'ENAP de revenir sur son invitation. Mais il serait encore plus grave de déconsidérer une institution qui devrait, au premier chef, se soucier d'une saine gestion de la chose publique et du respect de la règle démocratique. Et il serait beaucoup plus embarrassant encore, par laxisme et complaisance, de porter atteinte à la réputation de l'institution universitaire au Québec.
 
 
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