Philosophie politique - Contre le pluralisme
«Il faut repenser la politique en termes de bien commun, pour une communauté civique donnée sur un territoire donné, que ce soit le Québec ou le Canada»
Patriotisme, vous dites? «Pas le concept de patriotisme dans le sens de nationalisme, explique le professeur de philosophie politique de l'Université de Montréal, Charles Blattberg. Je fais référence au concept utilisé dans l'ancienne tradition républicaine, par des penseurs comme Aristote, Machiavel, Hannah Arendt... Une politique patriotique, c'est une politique du bien commun.»
Torontois de 37 ans — et qui ne les fait pas —, Charles Blattberg fonde toute sa théorie sur ce concept de politique patriotique, critiquant ainsi la politique pluraliste qui est prépondérante dans les relations politiques actuelles, tant au Canada qu'ailleurs dans le monde. «La démarche pluraliste a pour idée centrale la négociation par rapport aux conflits politiques. C'est très adversatif, et signe d'une société fragmentée, explique-t-il dans un français accentué. Je pense qu'on rate quelque chose: la notion de bien commun. Avant la négociation, il faudrait selon moi essayer la conversation afin de se rapprocher des autres, de réaliser le bien commun.»
Impressionnant parcours
Ayant à son actif deux livres, des essais, et surtout, des cours qu'il donne dans le département de science politique de l'Université de Montréal, Charles Blattberg a fait beaucoup de chemin avec la théorie qu'il a développée.
C'est que, malgré son jeune âge, il affiche un parcours impressionnant. Après un baccalauréat à l'université de Toronto, où il est élu président du conseil administratif universitaire en 1989 et doit alors représenter plus de 30 000 étudiants, il s'exile pour compléter une maîtrise en philosophie politique sous la direction du philosophe Charles Taylor à l'université McGill, où il «tombe amoureux de Montréal». Il entreprend par la suite un doctorat, toujours en philosophie politique, à la prestigieuse institution britannique Oxford, où il travaille avec Isaïah Berlin, un des fondateurs de la philosophie politique du pluralisme, que Blattberg réprouve dans sa thèse. «C'était pratique, il était là pour répondre à mes critiques», raconte Blattberg en souriant.
Mais ce n'était pas suffisant. Il se rend alors à Paris pour un DEA en philosophie des religions à la Sorbonne, et ensuite en Israël, à l'université hébraïque de Jérusalem pour des études postdoctorales. Ces dernières donneront naissance au premier livre qu'il publie, en 2000, From Pluralist to Patriotic Politics (Oxford University Press, 2000), dans lequel il reproduit ses critiques contre le pluralisme et décrit sa théorie du bien commun et de la politique patriotique. Il termine ses études universitaires par un deuxième postdoctorat à l'université Ben-Gourion, dans le désert du Néguev, avant d'enseigner la philosophie politique un an à l'université de Tel-Aviv.
En tout, il restera trois ans en Israël. «Je suis juif et je n'y étais jamais allé. J'ai eu envie de comprendre ce que c'était», souligne-t-il. Lorsque le mal du pays le prend, il décide de revenir au Canada, où il accepte un poste de professeur à l'Université de Montréal, où il est depuis cinq ans. Il donne des cours de pensée politique contemporaine, d'introduction à la pensée politique et d'idées politiques au Canada, en plus d'être membre du comité exécutif du Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal. Mais c'est dans les séminaires de 2e et 3e cycles qu'il peut mettre à profit davantage ce qu'il avance dans ses ouvrages.
Québec et Canada anglais
Dans son dernier livre, Et si nous dansions (Presses de l'Université de Montréal, 2004), Charles Blattberg s'attaque, entre autres, à la querelle nationaliste séparatiste entre les Québécois et les Canadiens anglais. «La danse, c'est une métaphore. Il faut bouger ensemble, en harmonie, partager la musique, comme une conversation», explique le professeur.
Sa critique de la politique pluraliste s'applique parfaitement à l'exemple canadien. «La culture politique fait qu'on est dépendant, ici, de la négociation. C'est sûr que c'est mieux que la force, mais on peut faire mieux avec la conversation, explique le philosophe politique. S'il y avait un vrai effort de rapprochement, il y aurait une vraie compréhension. Personne ne ferait de concession et tout le monde serait gagnant. Avec notre histoire non violente, on a le luxe de pouvoir accueillir une politique patriotique.»
Son livre se veut une prescription de solution pour la gestion des conflits adressée aux politiciens canadiens et québécois afin qu'ils pratiquent une politique plus juste et plus satisfaisante. Charles Blattberg tente de répondre à l'épineuse question: pourquoi un si grand nombre de Canadiens ne se sentent-ils pas chez eux dans leur propre pays?
«Le Canada n'est pas une nation, c'est un pays multinational, une communauté de citoyens, avance-t-il. Chaque nation a besoin de reconnaissance. Si les Canadiens anglophones voyaient davantage leur groupe comme une nation, au même titre que la nation québécoise et les nations autochtones, cela faciliterait la communication et la conversation. Ils comprendraient beaucoup mieux les Québécois et reconnaîtraient leur distinction.»
Venant d'un Ontarien anglophone, ces propos semblent ironiques. «Je me décris comme un citoyen du Québec, je n'irais pas jusqu'à dire que j'appartiens à la nation franco-québécoise, explique Charles Blattberg. Ce qu'il faut, c'est repenser la politique en termes de bien commun, pour une communauté civique donnée sur un territoire donné, que ce soit le Québec ou le Canada.»
Le français et l'hébreu, même combat?
Et l'ironie va bien plus loin. Blattberg publie dans la revue Argument (vol. 5, no 1, automne 2002 - hiver 2003, p. 3-14), un article intitulé «L'hébreu en Israël: des leçons pour le français au Québec?» Il y compare le fait que l'hébreu soit aujourd'hui menacé par l'anglais, comme l'est, selon lui, le français au Québec. «Lorsqu'on considère, comme je le fais, que les universitaires et les intellectuels des lettres et des sciences humaines jouent un rôle important dans le développement de la culture d'une nation, il faut s'alarmer du fait que de moins en moins d'entre eux, au Québec, publient en français. C'est moins valorisé, explique-t-il. Ici, on a le luxe de penser à faire quelque chose. Il faut encourager cela pour sauvegarder la langue.»
Le philosophe professeur reprend dans son article la thèse «expressiviste» voulant que «la structure d'une langue puisse avoir un effet sur les idées qui y sont formulées, explique-t-il dans son essai. La langue dans laquelle on réfléchit, on formule des idées, on associe des arguments, etc., n'est nullement neutre à l'égard du contenu même de la pensée». Blattberg souligne au passage que l'hébreu en Israël n'était, au XIXe siècle, qu'une langue morte, avant que des précurseurs n'instituent son enseignement aux élèves dans les écoles et lancent un quotidien dans cette langue. Le Québec, convient-il, n'en est pas au même point. Mais l'exemple de l'hébreu en Israël démontre selon lui «une volonté collective de surmonter les pires obstacles à la survie d'une langue».
La principale force de Charles Blattberg, c'est de ne pas seulement poser un diagnostic, mais de proposer aussi des solutions. Professeur, chercheur, auteur de livres, philosophe, rien ne semble l'arrêter. Le secret de sa réussite et de tout ce chemin parcouru, à 37 ans? «J'étais pressé.»
Torontois de 37 ans — et qui ne les fait pas —, Charles Blattberg fonde toute sa théorie sur ce concept de politique patriotique, critiquant ainsi la politique pluraliste qui est prépondérante dans les relations politiques actuelles, tant au Canada qu'ailleurs dans le monde. «La démarche pluraliste a pour idée centrale la négociation par rapport aux conflits politiques. C'est très adversatif, et signe d'une société fragmentée, explique-t-il dans un français accentué. Je pense qu'on rate quelque chose: la notion de bien commun. Avant la négociation, il faudrait selon moi essayer la conversation afin de se rapprocher des autres, de réaliser le bien commun.»
Impressionnant parcours
Ayant à son actif deux livres, des essais, et surtout, des cours qu'il donne dans le département de science politique de l'Université de Montréal, Charles Blattberg a fait beaucoup de chemin avec la théorie qu'il a développée.
C'est que, malgré son jeune âge, il affiche un parcours impressionnant. Après un baccalauréat à l'université de Toronto, où il est élu président du conseil administratif universitaire en 1989 et doit alors représenter plus de 30 000 étudiants, il s'exile pour compléter une maîtrise en philosophie politique sous la direction du philosophe Charles Taylor à l'université McGill, où il «tombe amoureux de Montréal». Il entreprend par la suite un doctorat, toujours en philosophie politique, à la prestigieuse institution britannique Oxford, où il travaille avec Isaïah Berlin, un des fondateurs de la philosophie politique du pluralisme, que Blattberg réprouve dans sa thèse. «C'était pratique, il était là pour répondre à mes critiques», raconte Blattberg en souriant.
Mais ce n'était pas suffisant. Il se rend alors à Paris pour un DEA en philosophie des religions à la Sorbonne, et ensuite en Israël, à l'université hébraïque de Jérusalem pour des études postdoctorales. Ces dernières donneront naissance au premier livre qu'il publie, en 2000, From Pluralist to Patriotic Politics (Oxford University Press, 2000), dans lequel il reproduit ses critiques contre le pluralisme et décrit sa théorie du bien commun et de la politique patriotique. Il termine ses études universitaires par un deuxième postdoctorat à l'université Ben-Gourion, dans le désert du Néguev, avant d'enseigner la philosophie politique un an à l'université de Tel-Aviv.
En tout, il restera trois ans en Israël. «Je suis juif et je n'y étais jamais allé. J'ai eu envie de comprendre ce que c'était», souligne-t-il. Lorsque le mal du pays le prend, il décide de revenir au Canada, où il accepte un poste de professeur à l'Université de Montréal, où il est depuis cinq ans. Il donne des cours de pensée politique contemporaine, d'introduction à la pensée politique et d'idées politiques au Canada, en plus d'être membre du comité exécutif du Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal. Mais c'est dans les séminaires de 2e et 3e cycles qu'il peut mettre à profit davantage ce qu'il avance dans ses ouvrages.
Québec et Canada anglais
Dans son dernier livre, Et si nous dansions (Presses de l'Université de Montréal, 2004), Charles Blattberg s'attaque, entre autres, à la querelle nationaliste séparatiste entre les Québécois et les Canadiens anglais. «La danse, c'est une métaphore. Il faut bouger ensemble, en harmonie, partager la musique, comme une conversation», explique le professeur.
Sa critique de la politique pluraliste s'applique parfaitement à l'exemple canadien. «La culture politique fait qu'on est dépendant, ici, de la négociation. C'est sûr que c'est mieux que la force, mais on peut faire mieux avec la conversation, explique le philosophe politique. S'il y avait un vrai effort de rapprochement, il y aurait une vraie compréhension. Personne ne ferait de concession et tout le monde serait gagnant. Avec notre histoire non violente, on a le luxe de pouvoir accueillir une politique patriotique.»
Son livre se veut une prescription de solution pour la gestion des conflits adressée aux politiciens canadiens et québécois afin qu'ils pratiquent une politique plus juste et plus satisfaisante. Charles Blattberg tente de répondre à l'épineuse question: pourquoi un si grand nombre de Canadiens ne se sentent-ils pas chez eux dans leur propre pays?
«Le Canada n'est pas une nation, c'est un pays multinational, une communauté de citoyens, avance-t-il. Chaque nation a besoin de reconnaissance. Si les Canadiens anglophones voyaient davantage leur groupe comme une nation, au même titre que la nation québécoise et les nations autochtones, cela faciliterait la communication et la conversation. Ils comprendraient beaucoup mieux les Québécois et reconnaîtraient leur distinction.»
Venant d'un Ontarien anglophone, ces propos semblent ironiques. «Je me décris comme un citoyen du Québec, je n'irais pas jusqu'à dire que j'appartiens à la nation franco-québécoise, explique Charles Blattberg. Ce qu'il faut, c'est repenser la politique en termes de bien commun, pour une communauté civique donnée sur un territoire donné, que ce soit le Québec ou le Canada.»
Le français et l'hébreu, même combat?
Et l'ironie va bien plus loin. Blattberg publie dans la revue Argument (vol. 5, no 1, automne 2002 - hiver 2003, p. 3-14), un article intitulé «L'hébreu en Israël: des leçons pour le français au Québec?» Il y compare le fait que l'hébreu soit aujourd'hui menacé par l'anglais, comme l'est, selon lui, le français au Québec. «Lorsqu'on considère, comme je le fais, que les universitaires et les intellectuels des lettres et des sciences humaines jouent un rôle important dans le développement de la culture d'une nation, il faut s'alarmer du fait que de moins en moins d'entre eux, au Québec, publient en français. C'est moins valorisé, explique-t-il. Ici, on a le luxe de penser à faire quelque chose. Il faut encourager cela pour sauvegarder la langue.»
Le philosophe professeur reprend dans son article la thèse «expressiviste» voulant que «la structure d'une langue puisse avoir un effet sur les idées qui y sont formulées, explique-t-il dans son essai. La langue dans laquelle on réfléchit, on formule des idées, on associe des arguments, etc., n'est nullement neutre à l'égard du contenu même de la pensée». Blattberg souligne au passage que l'hébreu en Israël n'était, au XIXe siècle, qu'une langue morte, avant que des précurseurs n'instituent son enseignement aux élèves dans les écoles et lancent un quotidien dans cette langue. Le Québec, convient-il, n'en est pas au même point. Mais l'exemple de l'hébreu en Israël démontre selon lui «une volonté collective de surmonter les pires obstacles à la survie d'une langue».
La principale force de Charles Blattberg, c'est de ne pas seulement poser un diagnostic, mais de proposer aussi des solutions. Professeur, chercheur, auteur de livres, philosophe, rien ne semble l'arrêter. Le secret de sa réussite et de tout ce chemin parcouru, à 37 ans? «J'étais pressé.»
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

