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La pensée, avant toute chose

Normand Thériault   26 février 2005  Éducation
«On oublie trop souvent que toute politique publique repose sur des connaissances fondamentales issues de travaux menés de longue haleine par des chercheurs déterminés. C'est le cas dans pratiquement tous les secteurs de l'action publique en matière de services sociaux, de petite enfance, de réinsertion sociale des jeunes contrevenants, de conciliation travail-famille, de réforme du système électoral, d'intégration de la diversité culturelle, d'économie sociale, de politique culturelle, etc.»

Le paragraphe qui précède se retrouvait dans la page Idées du Devoir du 24 janvier dernier. Il était l'oeuvre de Pierre Noreau, directeur du Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal, et son texte, un long plaidoyer pour un financement accru du secteur des sciences humaines, était suivi de la signature de 28 autres éminents chercheurs, de Phil Abrami, directeur du Centre d'études sur l'apprentissage et la performance de l'université Concordia, à Maurice Tardif, directeur du Centre de recherche universitaire sur la formation et la profession enseignante de l'Université de Montréal.

À la lecture, il nous était rappelé que les sciences humaines, dans l'état actuel des dépenses publiques du gouvernement du Québec, ne représentaient qu'un maigre sou dans chaque billet de 20 dollars déboursé. Rien de festif dans un tel constat!

Retombées

Nos sociétés sont devenus mercantiles: la norme est de comptabiliser immédiatement les retombées de tout investissement. Ainsi, les premiers ministres se déplacent pour indiquer qu'un montant de un milliard investi entraînera la création de quelques centaines d'emplois, et pour affirmer que les sociétés néolibérales, dont le mot clé est profit, sont seules capables d'assurer l'avenir. Dans un tel contexte, toute oeuvre qui n'a pas une finalité immédiate semble manquer d'intérêt.

Supposons qu'une chercheure dépose un projet d'études où elle déclare prévoir que, dans 30 ans, elle cognera encore à la porte des organismes de subvention pour demander un renouvellement de son financement: risquerait-elle de recevoir l'appui des dirigeants politiques? De voir son projet perçu comme un autre «stade olympique», intellectuel cette fois?

Pourtant, telle est la nature de l'aventure à laquelle participe (et elle illustre ici la voie choisie par des milliers d'universitaires) Lisa Serbin avec le Concordia Longitudinal Risk Project, dont l'objectif était de suivre 1700 familles afin de voir s'il y avait répétition des comportements entre les générations et d'en repérer les causes. Si aujourd'hui elle peut déclarer que «ce sont les processus intergénérationnels qui nous intéressent et [que] ça commence à devenir intéressant, car nous sommes rendus à la deuxième génération et la troisième approche rapidement», et démontrer que la pauvreté est souvent cause d'échec (preuve que la réussite à l'école ne dépend pas seulement de la qualité de l'enseignement), qui veut vraiment savoir une telle chose?

À l'exclusion de ceux et celles qui pensent, et pour qui les personnes et les sociétés sont des êtres complexes, il est devenu normal de viser l'atteinte de résultats immédiats, de prévoir des «retombées», de participer au bon fonctionnement de l'appareil de sa majesté économique.

Le rôle des sciences humaines est cependant autre: au comment on préfère le pourquoi, et si le premier terme est recherché, il devra toutefois subir l'assaut du deuxième. Alors on s'interroge, on remet en question, on admet qu'il ne peut, pour plus d'un problème, y avoir une réaction immédiate correcte, bref, que toute chose ne peut se conclure par le seul fait de la volonté ou le dépôt d'une solution en apparence utile.

Le danger de la pensée est d'amener à voir plus loin que l'immédiat. Sur quelle échelle de rentabilité une telle opération doit-elle se mesurer?






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