Libre opinion: Affaire Juppé, une polémique politique
Jacques A. Plamondon - Professeur associé de l'ENAP, vice-président à l'administration, Université du Québec
24 février 2005
Éducation
L'opinion du professeur Guy Rocher (Le Devoir, le 19 février 2005) met le doigt sur une dimension importante du débat soulevé par la venue possible d'Alain Juppé au Québec afin d'y enseigner à l'École nationale d'administration publique (ENAP).
Il existe deux conceptions de l'université qui circulent bel et bien: la première, pour faire bref, retient que la raison d'être première de l'institution séculaire est de former l'intelligence des étudiants et qu'elle doit s'y consacrer en se rappelant, comme disait Bertrand Russell, que «la vertu ne s'enseigne pas»; l'autre est celle que défend Guy Rocher, qui consiste à dire que les maîtres doivent avoir la compétence, la probité éthique et une vie exemplaire pour servir de modèles aux étudiants.
En général, la deuxième vision domine la conception moderne de l'éducation, malgré qu'elle soit assez ancienne, puisqu'on trouve chez les auteurs comme le cardinal John Henry Newman les principes qui justifient son adoption.
À ce chapitre, on peut malgré tout introduire une distinction qui a son importance dans le débat: l'ENAP est une école professionnelle supérieure qui s'adresse au premier chef à des administrateurs publics déjà titulaires d'un premier cycle universitaire et qui, pour une bonne partie d'entre eux, ont derrière eux une vaste expérience professionnelle.
Ce statut de l'ENAP explique aisément que son corps professoral choisisse de valoriser davantage la stature intellectuelle des professeurs que l'on recrute pour assurer l'enseignement. En effet, il importe avant tout que les étudiants soient en contact avec des hommes et des femmes qui leur proposent des idées stimulantes et qui les aident à maîtriser les grands dossiers de l'heure.
Or Alain Juppé est indéniablement un géant à cet égard. Il suffit pour s'en convaincre de visiter le site du mouvement France Moderne, qu'il a fondé, pour constater la hauteur de ses vues sur la constitution de l'Europe et sur une foule d'autres sujets qui sont d'un vif intérêt pour des administrateurs publics. [...]
Trop sévère
Il faut établir maintenant que le «crime» en vertu duquel Alain Juppé a été condamné est loin de jeter sur son auteur le discrédit au nom duquel on s'oppose à sa venue au Québec. Le premier jugement de janvier 2004 était, de l'avis de bon nombre de commentateurs, démesurément sévère. Même Jean Daniel, du Nouvel Observateur, écrivait: «Je suis gêné personnellement, je l'avoue, par l'implacable solennité de la référence aux grands principes pour sanctionner une pratique qui fut celle de toutes les formations politiques avant la loi de 1988, durcie en 1995.»
C'est aussi le raisonnement qu'a suivi Daniel Renaut, l'avocat général chargé de soutenir la confirmation de la peine lors de l'appel déposé devant la Cour d'appel de Versailles en octobre 2004.
Tout en plaidant qu'il fallait maintenir le jugement de culpabilité, il affirmait juger qu'«une interdiction des droits civiques d'une telle durée (i.e. dix ans) serait en l'espèce singulièrement excessive alors que, dans cette affaire, aucun enrichissement personnel n'a été constaté».
C'est ce qu'ont retenu les juges appelés à trancher en deuxième instance lorsqu'ils ont réduit la peine de façon importante (i.e. un an), considérant qu'il ne fallait pas en faire un «bouc émissaire» et rendant du fait même possible un retour politique d'Alain Juppé, qui demeure l'un des chefs de file du parti de Jacques Chirac.
Dénigrement politique
Les ennemis politiques d'Alain Juppé, comme le maire actuel de Paris, Bertrand Delanoë, profitent bien sûr des circonstances pour accabler celui qui demeure une force de premier plan de la politique en France. Il nous faut nous garder, nous du Québec, de faire le jeu de ceux qui ont intérêt à charger l'ancien premier ministre parce qu'ils le craignent toujours, malgré ses déboires actuels. La campagne de dénigrement systématique de l'homme d'État français, mal avisée, me semble inspirée par une ignorance des faits et des enjeux de l'affaire Juppé.
Finalement, est-il bien sûr que nous ayons ici tous les éléments pour condamner Alain Juppé, comme le font plusieurs des personnes qui prennent publiquement parti en la matière? Ici, je dirai simplement qu'Alain Juppé est l'un de ceux qui, en France, ont contribué à faire adopter des lois plus sévères pour contrôler les pratiques de financement des grands partis politiques.
Il est assurément paradoxal qu'il ait été une victime de l'appareil judiciaire qu'il a lui-même contribué à mettre en place. Cela étant, le principal intéressé a déjà affirmé qu'il regrettait «que nous [les Français] ayons tardé à mettre en place un cadre juridique» pour encadrer le financement des partis politiques.
Lors du premier jour d'audience de la Cour d'appel de Versailles [...], son ancien directeur de cabinet, M. Stefanini, a d'ailleurs pu affirmer sous serment: «J'ai découvert l'existence de ces emplois en juin 1993, j'en ai alerté M. Juppé et nous avons reçu de lui l'instruction de mettre un terme à la situation.» Le deuxième jugement accorde du crédit à ces affirmations.
Que ceux qui sont sans péché lancent la première pierre, serais-je tenté de dire! Quant aux étudiants de l'ENAP, il faut leur faire confiance. Ils sauront faire la différence entre le bon grain et l'ivraie, sans que des maîtres censeurs les assistent.
Il existe deux conceptions de l'université qui circulent bel et bien: la première, pour faire bref, retient que la raison d'être première de l'institution séculaire est de former l'intelligence des étudiants et qu'elle doit s'y consacrer en se rappelant, comme disait Bertrand Russell, que «la vertu ne s'enseigne pas»; l'autre est celle que défend Guy Rocher, qui consiste à dire que les maîtres doivent avoir la compétence, la probité éthique et une vie exemplaire pour servir de modèles aux étudiants.
En général, la deuxième vision domine la conception moderne de l'éducation, malgré qu'elle soit assez ancienne, puisqu'on trouve chez les auteurs comme le cardinal John Henry Newman les principes qui justifient son adoption.
À ce chapitre, on peut malgré tout introduire une distinction qui a son importance dans le débat: l'ENAP est une école professionnelle supérieure qui s'adresse au premier chef à des administrateurs publics déjà titulaires d'un premier cycle universitaire et qui, pour une bonne partie d'entre eux, ont derrière eux une vaste expérience professionnelle.
Ce statut de l'ENAP explique aisément que son corps professoral choisisse de valoriser davantage la stature intellectuelle des professeurs que l'on recrute pour assurer l'enseignement. En effet, il importe avant tout que les étudiants soient en contact avec des hommes et des femmes qui leur proposent des idées stimulantes et qui les aident à maîtriser les grands dossiers de l'heure.
Or Alain Juppé est indéniablement un géant à cet égard. Il suffit pour s'en convaincre de visiter le site du mouvement France Moderne, qu'il a fondé, pour constater la hauteur de ses vues sur la constitution de l'Europe et sur une foule d'autres sujets qui sont d'un vif intérêt pour des administrateurs publics. [...]
Trop sévère
Il faut établir maintenant que le «crime» en vertu duquel Alain Juppé a été condamné est loin de jeter sur son auteur le discrédit au nom duquel on s'oppose à sa venue au Québec. Le premier jugement de janvier 2004 était, de l'avis de bon nombre de commentateurs, démesurément sévère. Même Jean Daniel, du Nouvel Observateur, écrivait: «Je suis gêné personnellement, je l'avoue, par l'implacable solennité de la référence aux grands principes pour sanctionner une pratique qui fut celle de toutes les formations politiques avant la loi de 1988, durcie en 1995.»
C'est aussi le raisonnement qu'a suivi Daniel Renaut, l'avocat général chargé de soutenir la confirmation de la peine lors de l'appel déposé devant la Cour d'appel de Versailles en octobre 2004.
Tout en plaidant qu'il fallait maintenir le jugement de culpabilité, il affirmait juger qu'«une interdiction des droits civiques d'une telle durée (i.e. dix ans) serait en l'espèce singulièrement excessive alors que, dans cette affaire, aucun enrichissement personnel n'a été constaté».
C'est ce qu'ont retenu les juges appelés à trancher en deuxième instance lorsqu'ils ont réduit la peine de façon importante (i.e. un an), considérant qu'il ne fallait pas en faire un «bouc émissaire» et rendant du fait même possible un retour politique d'Alain Juppé, qui demeure l'un des chefs de file du parti de Jacques Chirac.
Dénigrement politique
Les ennemis politiques d'Alain Juppé, comme le maire actuel de Paris, Bertrand Delanoë, profitent bien sûr des circonstances pour accabler celui qui demeure une force de premier plan de la politique en France. Il nous faut nous garder, nous du Québec, de faire le jeu de ceux qui ont intérêt à charger l'ancien premier ministre parce qu'ils le craignent toujours, malgré ses déboires actuels. La campagne de dénigrement systématique de l'homme d'État français, mal avisée, me semble inspirée par une ignorance des faits et des enjeux de l'affaire Juppé.
Finalement, est-il bien sûr que nous ayons ici tous les éléments pour condamner Alain Juppé, comme le font plusieurs des personnes qui prennent publiquement parti en la matière? Ici, je dirai simplement qu'Alain Juppé est l'un de ceux qui, en France, ont contribué à faire adopter des lois plus sévères pour contrôler les pratiques de financement des grands partis politiques.
Il est assurément paradoxal qu'il ait été une victime de l'appareil judiciaire qu'il a lui-même contribué à mettre en place. Cela étant, le principal intéressé a déjà affirmé qu'il regrettait «que nous [les Français] ayons tardé à mettre en place un cadre juridique» pour encadrer le financement des partis politiques.
Lors du premier jour d'audience de la Cour d'appel de Versailles [...], son ancien directeur de cabinet, M. Stefanini, a d'ailleurs pu affirmer sous serment: «J'ai découvert l'existence de ces emplois en juin 1993, j'en ai alerté M. Juppé et nous avons reçu de lui l'instruction de mettre un terme à la situation.» Le deuxième jugement accorde du crédit à ces affirmations.
Que ceux qui sont sans péché lancent la première pierre, serais-je tenté de dire! Quant aux étudiants de l'ENAP, il faut leur faire confiance. Ils sauront faire la différence entre le bon grain et l'ivraie, sans que des maîtres censeurs les assistent.
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