Un ministre de l'Éducation
21 février 2005
Éducation
Le premier ministre semble compter sur son nouveau ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, pour apaiser les tensions qui ont traversé le milieu éducatif ces derniers mois et qui pourraient resurgir à la faveur des négociations des conventions collectives.
Le rôle d'un ministre est certes en partie celui de médiateur, surtout dans un domaine où les acteurs sont nombreux et diversifiés. Mais l'éducation n'est pas un portefeuille comme les autres. L'éducation est une responsabilité stratégique. C'est une fonction primordiale de l'État. Et c'est ce par quoi les sociétés évoluent.
Au Québec, c'est grâce au formidable rattrapage amorcé dans les années 1960 avec la création d'un système d'éducation public que nous avons réussi à devenir plus créatifs, plus productifs, plus compétitifs et plus heureux. L'éducation pour tous, le leitmotiv de la Commission Parent (précurseur de la réforme des années 1960), est certes le premier moyen de combattre les inégalités sociales et de donner aux jeunes le goût de l'avenir.
Aussi, on s'attend du titulaire de ce ministère qu'il soit davantage qu'un bon gestionnaire et qu'un bon négociateur. On cherche en lui une inspiration.
Et comme l'école transmet à nos enfants non seulement des savoirs et des compétences (transversales ou pas) mais aussi les valeurs d'une société, on s'attend à ce que le ministre qui en est responsable puisse formuler ces idéaux et défendre les caractéristiques de la nation. C'est d'autant plus vrai, sans doute, pour une nation minoritaire comme la nôtre.
***
À cet égard, le remaniement ministériel peut devenir l'occasion de rajuster le tir sur certaines politiques et certaines attitudes pour le bien commun des Québécois.
Certes, l'idée d'une école communautaire que semble vouloir promouvoir le premier ministre, notamment en lui attribuant des responsabilités accrues en matière de prévention et d'activité physique, est un objectif louable. Encore faut-il adopter un discours qui revalorise l'école publique. Et ce discours doit être soutenu par les fonds appropriés. L'école publique doit être aussi attrayante que l'école privée. Et l'école privée doit être soumise aux mêmes exigences que l'école publique si l'État continue de la subventionner.
Québec aimerait bien que cessent les manifestations des étudiants au sujet des prêts et bourses. Or leur colère est provoquée par une décision injuste, celle de faire porter aux seuls étudiants les plus pauvres, ceux qui ont droit à des bourses d'études, le fardeau de la réduction de 103 millions du budget de l'aide financière aux étudiants. Ici, M. Fournier n'a qu'une chose à faire: annuler ce décret.
Pour ajuster l'école aux besoins actuels de la société québécoise pluraliste, il urge que le ministre de l'Éducation entende les exhortations de son Comité des affaires religieuses, du Conseil des relations interculturelles, de la Commission des droits de la personne et du Conseil supérieur de l'éducation de retirer l'enseignement religieux confessionnel et de le remplacer par un programme d'éducation à la citoyenneté, à l'éthique et aux religions, du primaire au collégial, qui permette à nos enfants de comprendre leur place dans le monde, de s'ouvrir aux différences tout en adoptant l'approche critique requise face aux phénomènes religieux et de devenir de meilleurs citoyens.
***
L'école est certes un lieu privilégié d'intégration et de médiation des diverses identités qui forment désormais la nation québécoise. Or la langue de l'intégration au Québec est le français. J'invite instamment M. Fournier à reconsidérer la décision de son prédécesseur d'autoriser l'enseignement de l'anglais en première année.
Des pédagogues et des linguistes réputés estiment néfaste d'ajouter l'apprentissage d'une langue seconde à l'école tant que l'enfant n'a pas acquis la maîtrise sémantique de sa langue maternelle. De nombreux spécialistes s'entendent pour dire que l'enseignement intensif de la langue seconde à la fin du primaire donnerait de meilleurs résultats que la transmission au compte-goutte de cette langue tout au long du primaire.
En outre, la connaissance de l'anglais progresse déjà de manière fulgurante chez les francophones. La preuve en est l'augmentation du taux de bilinguisme dans la population de langue maternelle française: 37 % en 2001 pour l'ensemble, mais 53 % chez les jeunes de 20 à 29 ans. Pendant ce temps, 30 % de nos enfants sont incapables, à la sortie du secondaire, après 11 années de scolarité, de formuler un discours cohérent en français, leur langue maternelle, ou d'interpréter des textes un peu complexes.
Sur le plan pédagogique, le changement proposé ne susciterait aucun gain important. Par contre, il aurait des effets politiques et symboliques pervers.
Le fait d'enseigner l'anglais dès la première année du primaire envoie aux Québécois le message qu'un Québécois ne peut réussir dans la vie sans être bilignue à 10 ans. C'est une façon de détruire la loi 101 et c'est un feu vert à l'anglicisation des immigrants par la valorisation de l'anglais.
Un discours obsédant sur la nécessité vitale de maîtriser l'anglais en bas âge laisse croire que l'on ne peut pas toucher la modernité avec la langue française, qui est pourtant celle du pays des droits de l'homme, du TGV et de la construction européenne, parlée dans 50 pays, sur les cinq continents. On occulte en outre les progrès du français comme langue économique au Québec depuis trente ans.
Il faut revenir à la sagesse de la commission Larose qui établissait une hiérarchie tenant compte des impératifs pédagogiques et des conditions politiques: le but de l'école publique française est d'assurer la «maîtrise» de la langue française, la «connaissance fonctionnelle» de l'anglais et une «initiation» à une troisième langue.
J'invite le ministre à prendre cette question en délibéré, à s'y pencher avec le regard d'un homme qui comprend que la fonction de l'école n'est pas seulement, n'est pas d'abord utilitaire.
michel.venne@inm.qc.ca
Le rôle d'un ministre est certes en partie celui de médiateur, surtout dans un domaine où les acteurs sont nombreux et diversifiés. Mais l'éducation n'est pas un portefeuille comme les autres. L'éducation est une responsabilité stratégique. C'est une fonction primordiale de l'État. Et c'est ce par quoi les sociétés évoluent.
Au Québec, c'est grâce au formidable rattrapage amorcé dans les années 1960 avec la création d'un système d'éducation public que nous avons réussi à devenir plus créatifs, plus productifs, plus compétitifs et plus heureux. L'éducation pour tous, le leitmotiv de la Commission Parent (précurseur de la réforme des années 1960), est certes le premier moyen de combattre les inégalités sociales et de donner aux jeunes le goût de l'avenir.
Aussi, on s'attend du titulaire de ce ministère qu'il soit davantage qu'un bon gestionnaire et qu'un bon négociateur. On cherche en lui une inspiration.
Et comme l'école transmet à nos enfants non seulement des savoirs et des compétences (transversales ou pas) mais aussi les valeurs d'une société, on s'attend à ce que le ministre qui en est responsable puisse formuler ces idéaux et défendre les caractéristiques de la nation. C'est d'autant plus vrai, sans doute, pour une nation minoritaire comme la nôtre.
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À cet égard, le remaniement ministériel peut devenir l'occasion de rajuster le tir sur certaines politiques et certaines attitudes pour le bien commun des Québécois.
Certes, l'idée d'une école communautaire que semble vouloir promouvoir le premier ministre, notamment en lui attribuant des responsabilités accrues en matière de prévention et d'activité physique, est un objectif louable. Encore faut-il adopter un discours qui revalorise l'école publique. Et ce discours doit être soutenu par les fonds appropriés. L'école publique doit être aussi attrayante que l'école privée. Et l'école privée doit être soumise aux mêmes exigences que l'école publique si l'État continue de la subventionner.
Québec aimerait bien que cessent les manifestations des étudiants au sujet des prêts et bourses. Or leur colère est provoquée par une décision injuste, celle de faire porter aux seuls étudiants les plus pauvres, ceux qui ont droit à des bourses d'études, le fardeau de la réduction de 103 millions du budget de l'aide financière aux étudiants. Ici, M. Fournier n'a qu'une chose à faire: annuler ce décret.
Pour ajuster l'école aux besoins actuels de la société québécoise pluraliste, il urge que le ministre de l'Éducation entende les exhortations de son Comité des affaires religieuses, du Conseil des relations interculturelles, de la Commission des droits de la personne et du Conseil supérieur de l'éducation de retirer l'enseignement religieux confessionnel et de le remplacer par un programme d'éducation à la citoyenneté, à l'éthique et aux religions, du primaire au collégial, qui permette à nos enfants de comprendre leur place dans le monde, de s'ouvrir aux différences tout en adoptant l'approche critique requise face aux phénomènes religieux et de devenir de meilleurs citoyens.
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L'école est certes un lieu privilégié d'intégration et de médiation des diverses identités qui forment désormais la nation québécoise. Or la langue de l'intégration au Québec est le français. J'invite instamment M. Fournier à reconsidérer la décision de son prédécesseur d'autoriser l'enseignement de l'anglais en première année.
Des pédagogues et des linguistes réputés estiment néfaste d'ajouter l'apprentissage d'une langue seconde à l'école tant que l'enfant n'a pas acquis la maîtrise sémantique de sa langue maternelle. De nombreux spécialistes s'entendent pour dire que l'enseignement intensif de la langue seconde à la fin du primaire donnerait de meilleurs résultats que la transmission au compte-goutte de cette langue tout au long du primaire.
En outre, la connaissance de l'anglais progresse déjà de manière fulgurante chez les francophones. La preuve en est l'augmentation du taux de bilinguisme dans la population de langue maternelle française: 37 % en 2001 pour l'ensemble, mais 53 % chez les jeunes de 20 à 29 ans. Pendant ce temps, 30 % de nos enfants sont incapables, à la sortie du secondaire, après 11 années de scolarité, de formuler un discours cohérent en français, leur langue maternelle, ou d'interpréter des textes un peu complexes.
Sur le plan pédagogique, le changement proposé ne susciterait aucun gain important. Par contre, il aurait des effets politiques et symboliques pervers.
Le fait d'enseigner l'anglais dès la première année du primaire envoie aux Québécois le message qu'un Québécois ne peut réussir dans la vie sans être bilignue à 10 ans. C'est une façon de détruire la loi 101 et c'est un feu vert à l'anglicisation des immigrants par la valorisation de l'anglais.
Un discours obsédant sur la nécessité vitale de maîtriser l'anglais en bas âge laisse croire que l'on ne peut pas toucher la modernité avec la langue française, qui est pourtant celle du pays des droits de l'homme, du TGV et de la construction européenne, parlée dans 50 pays, sur les cinq continents. On occulte en outre les progrès du français comme langue économique au Québec depuis trente ans.
Il faut revenir à la sagesse de la commission Larose qui établissait une hiérarchie tenant compte des impératifs pédagogiques et des conditions politiques: le but de l'école publique française est d'assurer la «maîtrise» de la langue française, la «connaissance fonctionnelle» de l'anglais et une «initiation» à une troisième langue.
J'invite le ministre à prendre cette question en délibéré, à s'y pencher avec le regard d'un homme qui comprend que la fonction de l'école n'est pas seulement, n'est pas d'abord utilitaire.
michel.venne@inm.qc.ca
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