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    Penser l'école - La fabrique d'automates

    «Nous sommes à la fin d'une grande civilisation»

    8 janvier 2005 |Ulysse Bergeron | Éducation
    Le système d'éducation québécois semble être dans l'incapacité de s'adapter aux réalités contemporaines. Les réformes et les politiques dans ce secteur s'enchaînent et se transforment au rythme des promesses des gouvernements. Selon le poète David Solway, lauréat 2004 du Prix littéraire de la Ville de Montréal et auteur de trois essais sur l'éducation, les problèmes que rencontre sans cesse le secteur de l'éducation découlent avant tout d'un malaise qui émane de la culture occidentale.

    L'éducation et son système connaissent actuellement un profond malaise, soutient David Solway. Et ce malaise ne serait en fait que la pointe visible de l'iceberg. «Il faut avoir une vue globale. L'éducation n'est qu'un symptôme de quelque chose de beaucoup plus grave qui relève davantage de l'aspect culturel que de l'éducation proprement dite. C'est pour cela que chaque réforme est, jusqu'à présent, toujours confrontée à un échec.»

    Selon lui, les réformes scolaires ne font qu'essayer de «réparer» un élément qui est tributaire d'un tout beaucoup plus vaste, soit la culture. «C'est comme si on tentait de réparer la radio ou le télégraphe d'un bateau qui, comme le Titanic, est en train de couler», résume-t-il.

    Car selon l'érudit anglophone, la culture occidentale fait bel et bien naufrage. Sans pour autant se lancer dans un alarmisme tragique, il avance d'une voix calme que «nous sommes certainement à la fin d'une grande civilisation. Je ne sais pas exactement combien de temps elle pourra survivre; peut-être 50 ans, 200 ans, 500 ans... je ne le sais pas!». Une vision, certes pessimiste, qui trouve son origine dans les réflexions du philosophe allemand Oswald Spengler (Le Déclin de l'Occident, 1916-1920): une civilisation naît, se développe et atteint un degré de maturité; par la suite, celle-ci déclinerait pour finalement mourir.

    Une école utilitariste

    Dans ce contexte, les problèmes liés au secteur de l'éducation ne seraient que la démonstration de ce déclin. «La base de l'éducation est d'essayer de "créer", de développer des êtres humains; des êtres qui peuvent vivre à un degré supérieur à celui des animaux. Et pour être humain, il faut vivre dans le temps, et non pas uniquement dans l'instant comme le font justement les animaux», explique-t-il.

    Et actuellement, les programmes d'éducation aux niveaux collégial et universitaire graviteraient davantage autour de formations «utilitaristes», qui ramèneraient sans cesse l'étudiant au concept de l'instant. D'ailleurs, lorsqu'on rappelle à Solway la possibilité de réactualisation des cours de philosophie au cégep, voire même leur abolition, il réplique illico: «Ce serait vraiment une catastrophe.»

    Il explique alors que, «vivre dans le temps, c'est accorder une attention particulière aux aspects historique et linguistique qui sont à la base même de la culture. On doit absolument connaître d'où l'on vient». Pour ce faire, l'éducation doit, entre autres, amener les étudiants à développer leur mémoire historique, un aspect qui n'est pas privilégié dans le système actuel, admet David Solway.

    «Nous sommes en train de créer des automates, des personnes qu'on instruit davantage qu'on les éduque», note-t-il. L'essayiste constate une évidente différence entre les concepts d'instruction et d'éducation. Pour les différencier, Solway propose un retour aux racines étymologiques des deux termes: «Le mot instruction vient du latin instruere, qui signifie "mettre en dedans". Pour sa part, le terme éducation vient du verbe educare, qui signifie "conduire vers, donner une direction".»

    Selon Solway, un système d'éducation efficace devrait pouvoir offrir des programmes qui mélangent l'instruction — donc l'appropriation des connaissances — à l'éducation, soit la capacité qu'a l'étudiant de «donner une direction à ses acquis». «Mais actuellement, il y a un divorce de ces deux concepts. On a remplacé l'entraînement par le remplissage», résume-t-il.

    Solway, le personnage

    Poète reconnu mondialement, Solway a commencé à s'intéresser à la question de l'éducation à la suite de quelques années d'enseignement au niveau collégial. «Je n'étais pas heureux comme professeur en raison des changements, des réformes et des bouleversements

    inutiles qui marquent les systèmes d'éducation québécois, canadien et nord-américain.» Il a donc longtemps perçu ses années d'enseignement comme une «perte de temps» qu'il résume en une phrase: «J'ai dû me battre contre un système vraiment absurde qui s'oppose, en fait, aux profondes intentions quant à ce que doit être l'éducation. En tant qu'enseignant, j'avais les mains liées.»

    Il s'est alors installé sur une île isolée de la Grèce afin «d'exorciser» les problèmes qu'il avait rencontrés en éducation. C'est là, au cours de cette année, qu'il a rédigé Education Lost (1989). L'ouvrage, dont le titre est inspiré du Paradise Lost de John Milton, est avant tout une réflexion personnelle visant à comprendre «ce qui détruit actuellement les esprits de nos étudiants».

    Le poète, qui était un ami de Gaston Miron, croit que l'éducation déficiente qu'offrent les systèmes d'éducation occidentaux entraîne des lacunes qui se répercutent jusque dans la sphère politique. «Nos politiciens actuels n'ont pas réellement d'idées, car ils ne lisent pas les grands écrivains et les grands penseurs. Ils ont plutôt une culture technologique et spécialisée. Les grands hommes d'État n'existent plus», regrette-t-il, insinuant que cela a nécessairement des incidences sur les réformes scolaires proposées.

    Alors comment peut-on s'en sortir? Comment pourrait-on redonner à l'éducation la place qu'elle mérite? David Solway reste perplexe. «Je crois que l'état actuel de l'éducation démontre qu'on se trouve dans les derniers jours de notre civilisation.» Reprenant l'analogie du naufrage, il conclut en affirmant qu'il «ne faut pas pour autant lâcher, car ça prend du temps au Titanic pour couler complètement. Et pour ma part, je souhaite que le paquebot reste à la surface le plus longtemps possible».

    Les réflexions sur l'éducation de l'auteur, originaire de Saint-Agathe-des-Monts, sont largement explicitées dans trois essais: Education Lost, Anatomy of Arcadia et Lying About the Wolf. Un projet de traduction de textes choisis est présentement à l'étude chez Fides. Sous peu, on pourrait donc avoir accès en français, pour la première fois, à la pensée critique de David Solway.












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