Édition scolaire - Survivre à toutes les réformes
Il en coûte jusqu'à un million de dollars par matière, et par niveau, pour produire un manuel donnéImplantation de la réforme aux niveaux primaire et secondaire, incertitude entourant l'avenir des cégeps... Le milieu de l'éducation québécois patauge en eaux houleuses. Dans un tel climat d'agitation, comment les éditeurs de manuels scolaires font-ils pour mener leur barque sans chavirer? «Il faut finasser, être vite, un peu vietnamien !», assure Marc-Aimé Guérin.
Pour le patriarche des éditeurs de matériel pédagogique, qui traîne plus de 40 ans d'expérience derrière lui, la clé de la réussite passe par l'innovation, la qualité et les bons prix. À la tête du Groupe Guérin, Marc-Aimé Guérin peut heureusement compter sur la diversité de ses activités pour palier les mauvaises années: éditeur de livres pour tous les niveaux, en littérature comme dans le domaine pédagogique, il est aussi imprimeur, relieur et libraire. «Tout ça mis ensemble fait une soupe potable!»
Les aléas de la réforme
Par les temps qui courent, les éditeurs de manuels scolaires doivent en effet avoir les reins solides pour garder la tête hors de l'eau et réaliser certains profits. Car, si les nouveaux programmes annoncés par le biais de la réforme au primaire et au secondaire représentaient l'abondance à l'horizon, les éditeurs se sont vite dégonflés devant les retards à l'échéancier et les nombreux changements apportés aux programmes. «Le point de départ pour le nouveau matériel scolaire, c'est un nouveau programme, expose Christian Jetté, des Éditions CEC, une maison qui fabrique des ouvrages pour tous les ordres d'enseignement, de la maternelle à l'université. Dans la mesure où on nous annonce une réforme et on dégage des budgets spécifiques pour l'achat de matériel pédagogique, l'éditeur se doit d'investir.»
En regardant de plus près son fonctionnement, on s'aperçoit à quel point le secteur de l'édition scolaire québécois dépend des moindres soubresauts du ministère de l'Éducation (MEQ). Au primaire et au secondaire, chaque élève a droit gratuitement à un manuel par matière, selon la loi sur l'instruction publique. Ces livres doivent en principe être approuvés par le MEQ à partir d'un programme national avant de circuler dans les écoles. Au collégial, c'est une autre histoire. Il n'y a pas de programmes nationaux prescrits, les cours sont configurés différemment d'un établissement à l'autre et les livres se vendent en librairie.
Pour livrer à temps le matériel didactique aux enseignants du primaire et du secondaire, les éditeurs qui oeuvrent dans ce domaine — les Éditions du renouveau pédagogique (ERPI), Chenelière/McGraw-Hill, le Groupe Guérin, CEC, le Groupe Modulo, Grand Duc-HRW, L'artichaut, Septembre et les éditions du Phare — doivent avoir entre les mains la version définitive des programmes au moins deux ans avant l'implantation obligatoire de la réforme. Ils engagent dès lors des dépenses colossales — il en coûte jusqu'à un million de dollars par matière, par niveau — sans avoir pour autant l'assurance de trouver preneur pour leurs bouquins. Et, ce qui vient encore compliquer la donne dans le cadre des nouveaux programmes, c'est qu'un cycle comprend deux niveaux et que l'approbation du matériel se fait par cycle. «Vous ne pouvez pas investir votre premier million sans engager le deuxième», fait remarquer Christian Jetté.
Un métier risqué
Le métier d'éditeur comporte donc beaucoup de risques, observe Michel Sarra-Bournet, directeur de l'information à l'Association nationale des éditeurs de livres (ANEL). «Les gens s'imaginent qu'on a affaire à une clientèle captive. C'est vrai qu'il y a 352 millions de dollars sur 11 ans de scolarité à dépenser au primaire et secondaire, mais, dans certains créneaux, ce n'est pas la moitié des éditeurs qui font leurs frais. Ils sont plusieurs à faire un manuel pour la même matière et le même niveau.»
Lorsque le ministre Simard a annoncé, en décembre 2002, une dépense d'immobilisation de 352 millions pour l'achat de manuels, les éditeurs ont soufflé un peu... Jusqu'à ce qu'ils s'aperçoivent que les commissions scolaires ne dépensaient pas cet argent, les enseignants ayant pris l'habitude d'emprunter les livres aux éditeurs!
Ce système de prêt ou d'expérimentation — les enseignants «magasinent» les collections et les essaient avant d'arrêter leur choix — est arrivé un peu par accident, explique Roger Turcotte, président du Groupe Modulo, qui englobe de multiples disciplines à tous les niveaux scolaires. «Au début de la réforme, il n'y avait pas d'argent annoncé pour l'achat de livres et les programmes sont arrivés en retard, rappelle-t-il. Les éditeurs ont donc été forcés de fabriquer du matériel dans des délais très courts, alors que les écoles commençaient à l'utiliser tout de suite.» En conséquence, l'industrie s'est fragilisée — certains, comme Beauchemin, ont simplement cessé de produire du matériel didactique — et les éditeurs affichent désormais une attitude plus prudente.
Pour éviter que cette situation ne se répète au secondaire, l'ANEL est intervenue auprès du ministre en proposant de limiter cette pratique. «On a demandé au gouvernement d'imposer une date-butoir pour les achats, soit deux ans après l'implantation obligatoire de la réforme», indique Michel Sarra-Bournet. Selon une lettre dont Le Devoir a obtenu copie, la Fédération des commissions scolaires a finalement consenti à étendre au niveau secondaire le principe de la date-butoir pour les achats de manuels et de guides qui est actuellement en vigueur au primaire.
Les livres du cégep
Grand pan de l'industrie québécoise, l'édition du livre au niveau collégial se répartit entre une dizaine de maisons, sensiblement les mêmes qui gravitent au primaire et au secondaire (le Groupe Beauchemin en plus). Si la concurrence y est plus importante, la tarte semble toutefois mieux répartie entre les convives. Pour Marc-Aimé Guérin, ce petit marché éclaté représente un véritable free for all. «Les cégeps ont leur matériel maison. Quelques éditeurs font des livres mais, la plupart du temps, ce sont des notes des professeurs, fustige-t-il. Dans ce contexte, ce n'est ni payant ni intéressant de produire du matériel pédagogique.»
Modulo-Griffon, qui couvre les programmes du tronc commun en sciences humaines et des champs plus pointus comme l'aéronautique, considère plutôt le marché du livre au collégial comme un créneau spécialisé, certes, mais avec des ouvrages de qualité.
Le climat d'incertitude qui plane présentement sur l'avenir des cégeps n'a rien pour rassurer les éditeurs. Si le ministre Reid n'a pas l'intention d'abolir les cégeps, on ne sait toujours pas ce qu'il adviendra de la formation générale obligatoire et plus particulièrement des cours de philosophie. Ses intentions devraient en principe être connues en janvier. «Si chaque cégep commence à changer des choses dans ses cours, que va-t-il arriver à l'industrie de l'édition?», s'interroge Roger Turcotte. «Les changements sont toujours inquiétants, admet pour sa part Christian Jetté. Mais il y a à la fois le risque et l'opportunité. C'est notre métier. Ce qui est le plus embêtant, c'est quand on ne sait pas où on s'en va. On aimerait que le gouvernement nous aide en nous communiquant les choses et que les règles du jeu soient claires.»
Concentration
La concentration qui frappe l'industrie du manuel scolaire permet, dans une certaine mesure, aux maisons de passer à travers des périodes difficiles comme celle que l'on connaît. Selon Roger Turcotte, de Modulo, groupe passé aux mains de Thompson Canada Ltd après avoir racheté les actifs du Griffon d'Argile, les causes de ce phénomène ne sont pas toutes attribuables aux difficultés conjoncturelles que la réforme a apportées. «La concentration traduit un symptôme, dit-il. Ce peut être le fait d'une certaine maturité dans l'industrie, d'un marché séparé en plusieurs joueurs, des propriétaires qui sont tous en train de vieillir en même temps et qui songent à se retirer.»
Les éditeurs «indigènes», il n'y en aura plus, s'inquiète de son côté le doyen des éditeurs, Marc-Aimé Guérin. «Il reste Guérin et je suis là parce que j'ai refusé dix fois de vendre à des compagnies américaines milliardaires.» Pour le moment, les changements (Gaëtan Morin a vendu ses actions à Chenelière/McGraw-Hill, Beauchemin a acheté Études vivantes et CEC est passé à 100 % dans le giron de Quebecor) n'affectent pas le paysage de l'édition, laissent entendre les principaux intéressés. «On a encore un niveau de diversification intéressant et une belle concurrence», mentionne Christian Jetté.
L'ère numérique
Dans un autre ordre d'idées, les nouvelles règles introduites par le MEQ autorisant les éditeurs à ajouter du matériel numérique dans une partie de leur documentation pour fin d'approbation donnent-elles lieu de craindre pour le manuel imprimé? Les éditeurs n'y croient pas. «On commence à sentir qu'on arrive à la croisée des chemins, remarque Christian Jetté. Il est clair qu'il y a un besoin de contenu numérique adapté aux programmes dans les écoles, mais ça ne peut pas remplacer le manuel imprimé.»
Peut-être les manuels auront-ils une fonction différente et seront-ils complétés par des CD-ROM ou des sites accessibles aux utilisateurs d'une méthode, suppose Roger Turcotte. «C'est vers ça qu'on s'en va. Mais le manuel de base sur support papier est là pour encore très longtemps!»
Pour le patriarche des éditeurs de matériel pédagogique, qui traîne plus de 40 ans d'expérience derrière lui, la clé de la réussite passe par l'innovation, la qualité et les bons prix. À la tête du Groupe Guérin, Marc-Aimé Guérin peut heureusement compter sur la diversité de ses activités pour palier les mauvaises années: éditeur de livres pour tous les niveaux, en littérature comme dans le domaine pédagogique, il est aussi imprimeur, relieur et libraire. «Tout ça mis ensemble fait une soupe potable!»
Les aléas de la réforme
Par les temps qui courent, les éditeurs de manuels scolaires doivent en effet avoir les reins solides pour garder la tête hors de l'eau et réaliser certains profits. Car, si les nouveaux programmes annoncés par le biais de la réforme au primaire et au secondaire représentaient l'abondance à l'horizon, les éditeurs se sont vite dégonflés devant les retards à l'échéancier et les nombreux changements apportés aux programmes. «Le point de départ pour le nouveau matériel scolaire, c'est un nouveau programme, expose Christian Jetté, des Éditions CEC, une maison qui fabrique des ouvrages pour tous les ordres d'enseignement, de la maternelle à l'université. Dans la mesure où on nous annonce une réforme et on dégage des budgets spécifiques pour l'achat de matériel pédagogique, l'éditeur se doit d'investir.»
En regardant de plus près son fonctionnement, on s'aperçoit à quel point le secteur de l'édition scolaire québécois dépend des moindres soubresauts du ministère de l'Éducation (MEQ). Au primaire et au secondaire, chaque élève a droit gratuitement à un manuel par matière, selon la loi sur l'instruction publique. Ces livres doivent en principe être approuvés par le MEQ à partir d'un programme national avant de circuler dans les écoles. Au collégial, c'est une autre histoire. Il n'y a pas de programmes nationaux prescrits, les cours sont configurés différemment d'un établissement à l'autre et les livres se vendent en librairie.
Pour livrer à temps le matériel didactique aux enseignants du primaire et du secondaire, les éditeurs qui oeuvrent dans ce domaine — les Éditions du renouveau pédagogique (ERPI), Chenelière/McGraw-Hill, le Groupe Guérin, CEC, le Groupe Modulo, Grand Duc-HRW, L'artichaut, Septembre et les éditions du Phare — doivent avoir entre les mains la version définitive des programmes au moins deux ans avant l'implantation obligatoire de la réforme. Ils engagent dès lors des dépenses colossales — il en coûte jusqu'à un million de dollars par matière, par niveau — sans avoir pour autant l'assurance de trouver preneur pour leurs bouquins. Et, ce qui vient encore compliquer la donne dans le cadre des nouveaux programmes, c'est qu'un cycle comprend deux niveaux et que l'approbation du matériel se fait par cycle. «Vous ne pouvez pas investir votre premier million sans engager le deuxième», fait remarquer Christian Jetté.
Un métier risqué
Le métier d'éditeur comporte donc beaucoup de risques, observe Michel Sarra-Bournet, directeur de l'information à l'Association nationale des éditeurs de livres (ANEL). «Les gens s'imaginent qu'on a affaire à une clientèle captive. C'est vrai qu'il y a 352 millions de dollars sur 11 ans de scolarité à dépenser au primaire et secondaire, mais, dans certains créneaux, ce n'est pas la moitié des éditeurs qui font leurs frais. Ils sont plusieurs à faire un manuel pour la même matière et le même niveau.»
Lorsque le ministre Simard a annoncé, en décembre 2002, une dépense d'immobilisation de 352 millions pour l'achat de manuels, les éditeurs ont soufflé un peu... Jusqu'à ce qu'ils s'aperçoivent que les commissions scolaires ne dépensaient pas cet argent, les enseignants ayant pris l'habitude d'emprunter les livres aux éditeurs!
Ce système de prêt ou d'expérimentation — les enseignants «magasinent» les collections et les essaient avant d'arrêter leur choix — est arrivé un peu par accident, explique Roger Turcotte, président du Groupe Modulo, qui englobe de multiples disciplines à tous les niveaux scolaires. «Au début de la réforme, il n'y avait pas d'argent annoncé pour l'achat de livres et les programmes sont arrivés en retard, rappelle-t-il. Les éditeurs ont donc été forcés de fabriquer du matériel dans des délais très courts, alors que les écoles commençaient à l'utiliser tout de suite.» En conséquence, l'industrie s'est fragilisée — certains, comme Beauchemin, ont simplement cessé de produire du matériel didactique — et les éditeurs affichent désormais une attitude plus prudente.
Pour éviter que cette situation ne se répète au secondaire, l'ANEL est intervenue auprès du ministre en proposant de limiter cette pratique. «On a demandé au gouvernement d'imposer une date-butoir pour les achats, soit deux ans après l'implantation obligatoire de la réforme», indique Michel Sarra-Bournet. Selon une lettre dont Le Devoir a obtenu copie, la Fédération des commissions scolaires a finalement consenti à étendre au niveau secondaire le principe de la date-butoir pour les achats de manuels et de guides qui est actuellement en vigueur au primaire.
Les livres du cégep
Grand pan de l'industrie québécoise, l'édition du livre au niveau collégial se répartit entre une dizaine de maisons, sensiblement les mêmes qui gravitent au primaire et au secondaire (le Groupe Beauchemin en plus). Si la concurrence y est plus importante, la tarte semble toutefois mieux répartie entre les convives. Pour Marc-Aimé Guérin, ce petit marché éclaté représente un véritable free for all. «Les cégeps ont leur matériel maison. Quelques éditeurs font des livres mais, la plupart du temps, ce sont des notes des professeurs, fustige-t-il. Dans ce contexte, ce n'est ni payant ni intéressant de produire du matériel pédagogique.»
Modulo-Griffon, qui couvre les programmes du tronc commun en sciences humaines et des champs plus pointus comme l'aéronautique, considère plutôt le marché du livre au collégial comme un créneau spécialisé, certes, mais avec des ouvrages de qualité.
Le climat d'incertitude qui plane présentement sur l'avenir des cégeps n'a rien pour rassurer les éditeurs. Si le ministre Reid n'a pas l'intention d'abolir les cégeps, on ne sait toujours pas ce qu'il adviendra de la formation générale obligatoire et plus particulièrement des cours de philosophie. Ses intentions devraient en principe être connues en janvier. «Si chaque cégep commence à changer des choses dans ses cours, que va-t-il arriver à l'industrie de l'édition?», s'interroge Roger Turcotte. «Les changements sont toujours inquiétants, admet pour sa part Christian Jetté. Mais il y a à la fois le risque et l'opportunité. C'est notre métier. Ce qui est le plus embêtant, c'est quand on ne sait pas où on s'en va. On aimerait que le gouvernement nous aide en nous communiquant les choses et que les règles du jeu soient claires.»
Concentration
La concentration qui frappe l'industrie du manuel scolaire permet, dans une certaine mesure, aux maisons de passer à travers des périodes difficiles comme celle que l'on connaît. Selon Roger Turcotte, de Modulo, groupe passé aux mains de Thompson Canada Ltd après avoir racheté les actifs du Griffon d'Argile, les causes de ce phénomène ne sont pas toutes attribuables aux difficultés conjoncturelles que la réforme a apportées. «La concentration traduit un symptôme, dit-il. Ce peut être le fait d'une certaine maturité dans l'industrie, d'un marché séparé en plusieurs joueurs, des propriétaires qui sont tous en train de vieillir en même temps et qui songent à se retirer.»
Les éditeurs «indigènes», il n'y en aura plus, s'inquiète de son côté le doyen des éditeurs, Marc-Aimé Guérin. «Il reste Guérin et je suis là parce que j'ai refusé dix fois de vendre à des compagnies américaines milliardaires.» Pour le moment, les changements (Gaëtan Morin a vendu ses actions à Chenelière/McGraw-Hill, Beauchemin a acheté Études vivantes et CEC est passé à 100 % dans le giron de Quebecor) n'affectent pas le paysage de l'édition, laissent entendre les principaux intéressés. «On a encore un niveau de diversification intéressant et une belle concurrence», mentionne Christian Jetté.
L'ère numérique
Dans un autre ordre d'idées, les nouvelles règles introduites par le MEQ autorisant les éditeurs à ajouter du matériel numérique dans une partie de leur documentation pour fin d'approbation donnent-elles lieu de craindre pour le manuel imprimé? Les éditeurs n'y croient pas. «On commence à sentir qu'on arrive à la croisée des chemins, remarque Christian Jetté. Il est clair qu'il y a un besoin de contenu numérique adapté aux programmes dans les écoles, mais ça ne peut pas remplacer le manuel imprimé.»
Peut-être les manuels auront-ils une fonction différente et seront-ils complétés par des CD-ROM ou des sites accessibles aux utilisateurs d'une méthode, suppose Roger Turcotte. «C'est vers ça qu'on s'en va. Mais le manuel de base sur support papier est là pour encore très longtemps!»
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