Le déséquilibre fiscal dans la recherche universitaire, parlons-en!
Les chercheurs universitaires doivent faire émerger dans l'espace public un débat qui, pour le moment, demeure inexistant
Martin Blanchard - Candidat au doctorat, Université de Montréal et Paris IV-Sorbonne*
14 septembre 2004
Éducation
Nous voudrions donner suite à la démarche entreprise par Michel Seymour lorsque celui-ci dénonça, dans les pages du Devoir, l'ingérence fédérale dans le financement de la recherche universitaire au Québec (Le déséquilibre fiscal et la recherche universitaire au Québec, Le Devoir, 9 juillet 2004).
Depuis plusieurs années, des programmes comme les Chaires de recherche du Canada et les «initiatives stratégiques» du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH) visent à créer des réseaux de recherches «nationaux» et des programmes de recherche ciblée qui ont pour conséquence d'envahir un champ de compétence dont devrait légitimement disposer le Québec, en vertu des principes fondamentaux du fédéralisme canadien.
Cet envahissement se produit alors que, de son côté, le Québec réduit de plus en plus le financement qu'il accorde à la recherche universitaire. Cette situation a pour conséquence d'arrimer la recherche universitaire à «l'entreprise de construction nationale canadienne», comme le dit M. Seymour. Il y a même lieu de se demander si une telle conséquence n'est pas voulue par les stratèges du gouvernement fédéral.
Comme les chercheurs en sciences humaines sont dans une position financière vulnérable, le gouvernement fédéral tire avantage de cette situation par une intervention toujours plus imposante dans la recherche universitaire; qui plus est, celle-ci se fait en fonction d'un principe que les Québécois n'ont jamais accepté (le pouvoir de dépenser), et dans des circonstances injustes et désavantageuses pour le Québec (le déséquilibre fiscal).
Tout se passe en effet comme si les programmes fédéraux de subvention à la recherche universitaire avaient pour but inavoué de mettre en place un gouvernement fédéral centralisateur et principal bailleur de fonds de la recherche universitaire.
Système québécois fragilisé
Au lendemain d'une élection fédérale dont l'un des résultats sera de propulser l'ingérence fédérale dans les domaines de compétence provinciale (santé, municipalités, éducation, etc.), les chercheurs universitaires doivent faire émerger dans l'espace public un débat qui, pour le moment, demeure inexistant: est-il acceptable qu'une agence fédérale occupe une bonne partie du terrain de la recherche universitaire au Québec?
Un tel débat nous amènerait, bien entendu, à nous pencher sur des notions fondamentales comme celles du fédéralisme et de la coopération interuniversitaire, mais également sur une conséquence de l'ingérence fédérale dans la recherche universitaire que nous jugeons inquiétante: la vie universitaire ressemble de plus en plus à une course effrénée à la performance individuelle, puisque les Chaires de recherche (tout comme les bourses d'excellence du CRSH destinées aux étudiants) sont attribuées sur la base du mérite personnel. Cette façon de faire fragilise l'un des piliers du système éducationnel québécois, soit celui de l'équité. Il ne s'agit pas de dénigrer le mérite individuel, mais bien de faire en sorte que plus d'étudiants et de professeurs bénéficient d'un soutien financier stable. L'équité et la vitalité de la recherche en sortiraient gagnantes.
En tant qu'étudiants, nous sommes témoins de ce qui a tout l'air d'une remise en question des fondements de la recherche universitaire, et en particulier, l'équité entre chercheurs et le partage des compétences provinciales et fédérales, mais nous demeurons impuissants devant les changements qui s'annoncent.
Pourtant, nous savons qu'il n'y a pas que la performance à tous crins qui peut servir de critère de financement. Par exemple, il existe au moins un département universitaire au Québec qui a fait le choix de financer intégralement ses candidats aux études supérieures.
Chaque étudiant et étudiante en maîtrise ou en doctorat de ce département touche une bourse, certes bien modeste comparée aux faramineuses bourses d'excellence du CRSH, mais qui permet de consacrer le meilleur de son temps aux études.
Ne pourrait-on pas envisager la mise en place d'un modèle semblable pour le réseau universitaire québécois, sous la forme d'un revenu étudiant minimal? Dans le contexte d'un désengagement de l'État québécois, c'est un débat qui pourrait avoir lieu, mais les stratégies de déséquilibre du gouvernement fédéral détournent la discussion dans une direction qui confine à l'affrontement.
Lorsque la communauté étudiante est tenue à l'écart de processus de décisions qui la concernent directement, elle peut toujours demander et exiger que sa voix se fasse entendre, mais elle n'a tout simplement plus rien à dire lorsque les parties deviennent intransigeantes et semblent prendre davantage de plaisir à se renvoyer la balle qu'à faire avancer la recherche universitaire.
Le débat que nous souhaitons faire émerger concerne donc la capacité de la collectivité universitaire québécoise à décider de son avenir. Les enjeux existent, ils sont de taille, et il est du devoir des professeurs et des étudiants universitaires de les aborder. Les intellectuels québécois sauront-ils répondre à l'appel?
* Appuyé par:
Caroline Allard, candidate au doctorat, Université de Montréal
Frédéric Kantorowski, candidat au doctorat, Université de Montréal
Karine Lacroix-Pelletier, candidate à la maîtrise, Université de Montréal
Olivier Dufault, candidat à la maîtrise, Université McGill
Dave Anctil, candidat au doctorat, Université de Montréal et Paris I Sorbonne-Panthéon
Benoît Dubreuil, candidat au doctorat, Université Libre de Bruxelles
David Robichaud, candidat au doctorat, Université de Montréal et Université de Louvain
Lyne Jolette , M.A. traduction, Université de Montréal
Joachim Luppens, étudiant au BAC, UQAM
Alexandre Brunet, candidat au doctorat, Université de Montréal et EHESS (Paris)
Geneviève Dugré, École de Commerce Solvay, Université Libre de Bruxelles
Émilie Cantin, candidate à la maîtrise et assistante de recherche, UQAM
Patrick Turmel, candidat au doctorat, Université de Toronto
Anne Lardeux, M.A. histoire de l'art, Université de Montréal
Paul Choinière, candidat au doctorat, Université McGill
Denis Rioux, bachelier ès arts, UQAM
Depuis plusieurs années, des programmes comme les Chaires de recherche du Canada et les «initiatives stratégiques» du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH) visent à créer des réseaux de recherches «nationaux» et des programmes de recherche ciblée qui ont pour conséquence d'envahir un champ de compétence dont devrait légitimement disposer le Québec, en vertu des principes fondamentaux du fédéralisme canadien.
Cet envahissement se produit alors que, de son côté, le Québec réduit de plus en plus le financement qu'il accorde à la recherche universitaire. Cette situation a pour conséquence d'arrimer la recherche universitaire à «l'entreprise de construction nationale canadienne», comme le dit M. Seymour. Il y a même lieu de se demander si une telle conséquence n'est pas voulue par les stratèges du gouvernement fédéral.
Comme les chercheurs en sciences humaines sont dans une position financière vulnérable, le gouvernement fédéral tire avantage de cette situation par une intervention toujours plus imposante dans la recherche universitaire; qui plus est, celle-ci se fait en fonction d'un principe que les Québécois n'ont jamais accepté (le pouvoir de dépenser), et dans des circonstances injustes et désavantageuses pour le Québec (le déséquilibre fiscal).
Tout se passe en effet comme si les programmes fédéraux de subvention à la recherche universitaire avaient pour but inavoué de mettre en place un gouvernement fédéral centralisateur et principal bailleur de fonds de la recherche universitaire.
Système québécois fragilisé
Au lendemain d'une élection fédérale dont l'un des résultats sera de propulser l'ingérence fédérale dans les domaines de compétence provinciale (santé, municipalités, éducation, etc.), les chercheurs universitaires doivent faire émerger dans l'espace public un débat qui, pour le moment, demeure inexistant: est-il acceptable qu'une agence fédérale occupe une bonne partie du terrain de la recherche universitaire au Québec?
Un tel débat nous amènerait, bien entendu, à nous pencher sur des notions fondamentales comme celles du fédéralisme et de la coopération interuniversitaire, mais également sur une conséquence de l'ingérence fédérale dans la recherche universitaire que nous jugeons inquiétante: la vie universitaire ressemble de plus en plus à une course effrénée à la performance individuelle, puisque les Chaires de recherche (tout comme les bourses d'excellence du CRSH destinées aux étudiants) sont attribuées sur la base du mérite personnel. Cette façon de faire fragilise l'un des piliers du système éducationnel québécois, soit celui de l'équité. Il ne s'agit pas de dénigrer le mérite individuel, mais bien de faire en sorte que plus d'étudiants et de professeurs bénéficient d'un soutien financier stable. L'équité et la vitalité de la recherche en sortiraient gagnantes.
En tant qu'étudiants, nous sommes témoins de ce qui a tout l'air d'une remise en question des fondements de la recherche universitaire, et en particulier, l'équité entre chercheurs et le partage des compétences provinciales et fédérales, mais nous demeurons impuissants devant les changements qui s'annoncent.
Pourtant, nous savons qu'il n'y a pas que la performance à tous crins qui peut servir de critère de financement. Par exemple, il existe au moins un département universitaire au Québec qui a fait le choix de financer intégralement ses candidats aux études supérieures.
Chaque étudiant et étudiante en maîtrise ou en doctorat de ce département touche une bourse, certes bien modeste comparée aux faramineuses bourses d'excellence du CRSH, mais qui permet de consacrer le meilleur de son temps aux études.
Ne pourrait-on pas envisager la mise en place d'un modèle semblable pour le réseau universitaire québécois, sous la forme d'un revenu étudiant minimal? Dans le contexte d'un désengagement de l'État québécois, c'est un débat qui pourrait avoir lieu, mais les stratégies de déséquilibre du gouvernement fédéral détournent la discussion dans une direction qui confine à l'affrontement.
Lorsque la communauté étudiante est tenue à l'écart de processus de décisions qui la concernent directement, elle peut toujours demander et exiger que sa voix se fasse entendre, mais elle n'a tout simplement plus rien à dire lorsque les parties deviennent intransigeantes et semblent prendre davantage de plaisir à se renvoyer la balle qu'à faire avancer la recherche universitaire.
Le débat que nous souhaitons faire émerger concerne donc la capacité de la collectivité universitaire québécoise à décider de son avenir. Les enjeux existent, ils sont de taille, et il est du devoir des professeurs et des étudiants universitaires de les aborder. Les intellectuels québécois sauront-ils répondre à l'appel?
* Appuyé par:
Caroline Allard, candidate au doctorat, Université de Montréal
Frédéric Kantorowski, candidat au doctorat, Université de Montréal
Karine Lacroix-Pelletier, candidate à la maîtrise, Université de Montréal
Olivier Dufault, candidat à la maîtrise, Université McGill
Dave Anctil, candidat au doctorat, Université de Montréal et Paris I Sorbonne-Panthéon
Benoît Dubreuil, candidat au doctorat, Université Libre de Bruxelles
David Robichaud, candidat au doctorat, Université de Montréal et Université de Louvain
Lyne Jolette , M.A. traduction, Université de Montréal
Joachim Luppens, étudiant au BAC, UQAM
Alexandre Brunet, candidat au doctorat, Université de Montréal et EHESS (Paris)
Geneviève Dugré, École de Commerce Solvay, Université Libre de Bruxelles
Émilie Cantin, candidate à la maîtrise et assistante de recherche, UQAM
Patrick Turmel, candidat au doctorat, Université de Toronto
Anne Lardeux, M.A. histoire de l'art, Université de Montréal
Paul Choinière, candidat au doctorat, Université McGill
Denis Rioux, bachelier ès arts, UQAM
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