La barrière des mots
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De véritables trésors, des trésors tels qu'une ville comme Sélestat, petite capitale régionale de l'est de la France, à la suite du don d'un de ses illustres concitoyens, leur érigea un monument en ces jours de Renaissance, monument toujours ouvert au public.
Quand Beatus Rhenanus légua en 1547 sa bibliothèque personnelle, il fut décidé de construire pour accueillir la donation la Bibliothèque humaniste, édifice à ce jour le plus important de cette ville située sur l'Ill. Pourtant, le nombre de volumes légués apparaît aujourd'hui insignifiant: 670 ouvrages qui avaient nécessité pour en faire collection toute une vie, ce qui avait été rendu possible par le fait d'une richesse personnelle et de la fréquentation d'amis éminents, le moindre d'entre eux n'étant pas Érasme, figure majeure de l'humanisme naissant.
Qui avait alors accès aux livres était dit privilégié. Quant aux autres, pourquoi connaître l'art de déchiffrer ces signes d'imprimerie quand il s'avérerait plus tard impossible de trouver un ouvrage qui permette d'utiliser une telle connaissance?
Richesse perdue
Aujourd'hui, il n'y a plus de raison de ne pas savoir lire: chaque boîte aux lettres reçoit hebdomadairement dépliants et informations diverses, et tout parcours dans les grands centres urbains offre autant d'occasions de recueillir du matériel de lecture, que l'on vous donne en plus.
Pourtant, les statistiques déversent des données qui mettent à mal ce flot d'informations. Si, au Canada, un citoyen sur quatre est incapable de déchiffrer les titres des grands quotidiens, le Québec n'est pas en reste, dont le nombre des analphabètes avoisine le million, et quand on sait à coup sûr qu'ils sont 468 000 à être incapables de déchiffrer le moindre alignement de signes orthographiques.
Les conséquences d'un tel état de fait sont lourdes. Parle-t-on d'emploi que les répercussions d'une faible alphabétisation sont évidentes: bas salaires et incapacité de progresser dans le monde du travail. Mais il y a pire. L'enfant est-il à l'école qu'il lui devient impossible de suivre son cheminement, même de comprendre les diverses directives transmises par la direction. Une visite chez le médecin s'impose-t-elle qu'à sa suite le traitement donné, avec les feuillets explicatifs qui l'accompagnent, se perd dans une incompréhension totale, la mémoire n'enregistrant que ce que l'oreille retient plus ou moins d'un discours de spécialiste. Quant à visiter le vaste monde, mieux vaut l'oublier: le moindre panneau routier est un hiéroglyphe, déjà qu'il faut mettre à contribution tout un réseau de personnes connues ne serait-ce que pour remplir le formulaire qui accompagne l'émission ou le renouvellement d'un permis de conduire ou d'une carte d'assurance maladie.
Triste sort
Socialement, que fait-on pour corriger une telle situation? Au Québec, 98 % des analphabètes sont voués à conserver leur statut peu enviable. Des mesures gouvernementales sont pourtant en place et le ministère de l'Éducation dépose des chiffres qui font état d'une progression: l'an dernier, 13 877 personnes étaient inscrites dans des cours d'alphabétisation dans l'ensemble des commissions scolaires du Québec. «On en comptait seulement 8000 en 2000», informe Alain Mercier, responsable de la Direction de la formation générale des adultes.
Net progrès, mais qui s'occupe des 475 000 (ou 987 000) absents des divers programmes de formation? Il y a bien sûr des fondations, l'une d'entre elles étant la Fondation pour l'alphabétisation, dont les efforts se concentrent sur l'information auprès du grand public et la mise en place d'outils pour guider celui ou celle qui veut se sortir de l'isolement. Il y a des initiatives: le monde syndical agit pour améliorer le sort de ses mandants tout comme, par des actions précises, divers organismes tentent de rejoindre les communautés culturelles et les décrocheurs du système.
Toutefois, l'apprentissage de la lecture, qui se combine souvent avec une initiation à l'arithmétique, nécessite du temps, et un suivi: s'il faut trois années pour donner une connaissance de base de la langue écrite, cela se fait aussi par un enseignement précis. Le Centre de recherche-action éducatives et sociales multiethnique de Montréal ne peut donner cours qu'à 80 personnes à la fois, une partie seulement de ceux qui aimeraient bien les suivre, et la Boîte à lettres de Longueuil, un organisme reconnu pour la qualité de ses efforts, ne rejoignait durant la dernière année que 47 jeunes, 18 parents et 497 autres personnes au moyen de formations et de conférences.
Et, là comme ailleurs, l'argent n'est pas au rendez-vous: le gouvernement coupe, les entreprises, qui ne sont plus soumises à l'obligation d'offrir des programmes de formation, sabrent dans cet investissement non rentable qu'est l'amélioration du sort de ses employés, et ainsi de suite.
Conséquence: si le Québec et le Canada sont décrits comme étant des régions parmi les plus riches de la planète, la barrière des mots se dresse toujours, départageant les citoyens. Dans ces efforts pour donner une chance à tous, parmi les pays les plus industrialisés, le Canada est toujours à la traîne, devançant toutefois son voisin du sud: une mince consolation et une piètre excuse pour ne pas en faire plus.
Quand Beatus Rhenanus légua en 1547 sa bibliothèque personnelle, il fut décidé de construire pour accueillir la donation la Bibliothèque humaniste, édifice à ce jour le plus important de cette ville située sur l'Ill. Pourtant, le nombre de volumes légués apparaît aujourd'hui insignifiant: 670 ouvrages qui avaient nécessité pour en faire collection toute une vie, ce qui avait été rendu possible par le fait d'une richesse personnelle et de la fréquentation d'amis éminents, le moindre d'entre eux n'étant pas Érasme, figure majeure de l'humanisme naissant.
Qui avait alors accès aux livres était dit privilégié. Quant aux autres, pourquoi connaître l'art de déchiffrer ces signes d'imprimerie quand il s'avérerait plus tard impossible de trouver un ouvrage qui permette d'utiliser une telle connaissance?
Richesse perdue
Aujourd'hui, il n'y a plus de raison de ne pas savoir lire: chaque boîte aux lettres reçoit hebdomadairement dépliants et informations diverses, et tout parcours dans les grands centres urbains offre autant d'occasions de recueillir du matériel de lecture, que l'on vous donne en plus.
Pourtant, les statistiques déversent des données qui mettent à mal ce flot d'informations. Si, au Canada, un citoyen sur quatre est incapable de déchiffrer les titres des grands quotidiens, le Québec n'est pas en reste, dont le nombre des analphabètes avoisine le million, et quand on sait à coup sûr qu'ils sont 468 000 à être incapables de déchiffrer le moindre alignement de signes orthographiques.
Les conséquences d'un tel état de fait sont lourdes. Parle-t-on d'emploi que les répercussions d'une faible alphabétisation sont évidentes: bas salaires et incapacité de progresser dans le monde du travail. Mais il y a pire. L'enfant est-il à l'école qu'il lui devient impossible de suivre son cheminement, même de comprendre les diverses directives transmises par la direction. Une visite chez le médecin s'impose-t-elle qu'à sa suite le traitement donné, avec les feuillets explicatifs qui l'accompagnent, se perd dans une incompréhension totale, la mémoire n'enregistrant que ce que l'oreille retient plus ou moins d'un discours de spécialiste. Quant à visiter le vaste monde, mieux vaut l'oublier: le moindre panneau routier est un hiéroglyphe, déjà qu'il faut mettre à contribution tout un réseau de personnes connues ne serait-ce que pour remplir le formulaire qui accompagne l'émission ou le renouvellement d'un permis de conduire ou d'une carte d'assurance maladie.
Triste sort
Socialement, que fait-on pour corriger une telle situation? Au Québec, 98 % des analphabètes sont voués à conserver leur statut peu enviable. Des mesures gouvernementales sont pourtant en place et le ministère de l'Éducation dépose des chiffres qui font état d'une progression: l'an dernier, 13 877 personnes étaient inscrites dans des cours d'alphabétisation dans l'ensemble des commissions scolaires du Québec. «On en comptait seulement 8000 en 2000», informe Alain Mercier, responsable de la Direction de la formation générale des adultes.
Net progrès, mais qui s'occupe des 475 000 (ou 987 000) absents des divers programmes de formation? Il y a bien sûr des fondations, l'une d'entre elles étant la Fondation pour l'alphabétisation, dont les efforts se concentrent sur l'information auprès du grand public et la mise en place d'outils pour guider celui ou celle qui veut se sortir de l'isolement. Il y a des initiatives: le monde syndical agit pour améliorer le sort de ses mandants tout comme, par des actions précises, divers organismes tentent de rejoindre les communautés culturelles et les décrocheurs du système.
Toutefois, l'apprentissage de la lecture, qui se combine souvent avec une initiation à l'arithmétique, nécessite du temps, et un suivi: s'il faut trois années pour donner une connaissance de base de la langue écrite, cela se fait aussi par un enseignement précis. Le Centre de recherche-action éducatives et sociales multiethnique de Montréal ne peut donner cours qu'à 80 personnes à la fois, une partie seulement de ceux qui aimeraient bien les suivre, et la Boîte à lettres de Longueuil, un organisme reconnu pour la qualité de ses efforts, ne rejoignait durant la dernière année que 47 jeunes, 18 parents et 497 autres personnes au moyen de formations et de conférences.
Et, là comme ailleurs, l'argent n'est pas au rendez-vous: le gouvernement coupe, les entreprises, qui ne sont plus soumises à l'obligation d'offrir des programmes de formation, sabrent dans cet investissement non rentable qu'est l'amélioration du sort de ses employés, et ainsi de suite.
Conséquence: si le Québec et le Canada sont décrits comme étant des régions parmi les plus riches de la planète, la barrière des mots se dresse toujours, départageant les citoyens. Dans ces efforts pour donner une chance à tous, parmi les pays les plus industrialisés, le Canada est toujours à la traîne, devançant toutefois son voisin du sud: une mince consolation et une piètre excuse pour ne pas en faire plus.
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