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Régine Pierre - L'échec de l'école moderne

Ulysse Bergeron   4 septembre 2004  Éducation
«L'analphabétisme est la preuve de l'échec de l'école moderne», affirme avec conviction Régine Pierre, professeure à la faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal.

«Au Québec, on n'a pas encore compris l'importance que revêt l'apprentissage de la lecture et de l'écrit autant pour le développement personnel que pour le développement de la société. Il y a pourtant un lien direct entre la "littératie" et le développement d'une société et d'un État», soutient la spécialiste en didactique de la lecture.

La lecture se retrouve au carrefour de l'ensemble des apprentissages. Elle en est littéralement le pivot, selon la spécialiste: «Un enfant qui ne sait pas lire ne peut rien apprendre», précisant aussitôt que la réussite des matières proposées au primaire dépend des compétences de lecture des élèves, de ce qu'elle nomme «leur degré de "littératie"».

Ainsi, un enfant qui ne pourrait maîtriser la lecture dès la fin de sa première année du primaire risquerait de généraliser ses difficultés à l'ensemble des matières. L'onde de choc serait inévitable. Et la situation ne ferait que s'aggraver avec le temps. Mme Pierre spécifie que près de 80 % des élèves qui ne savent pas lire au terme de leur première année mettront plus de six ans à terminer leur primaire.

Les mots ne sont pas des images

À ce chapitre, le Québec tirerait toujours de l'arrière. Régine Pierre n'hésite pas à montrer du doigt les méthodes d'apprentissage de la lecture mises en oeuvre dans la province comme étant la principale cause des difficultés rencontrées par les jeunes. Selon elle, celles-ci sont «fondées sur des chimères et des mythes de ce que fait ou devrait faire un lecteur». Il faudrait donc réviser entièrement ces méthodes afin de redonner aux jeunes les outils nécessaires au développement des compétences de lecture.

Depuis quelques décennies, le système d'éducation québécois privilégie la méthode Whole Language, une approche d'apprentissage élaborée dans les années 1960 et 1970 par le psycho-linguiste américain Kenneth Goodman. Celle-ci stipule que les enfants perçoivent les mots de la même façon qu'ils perçoivent une image, soit de façon globale.

Mais le hic est le suivant, selon Mme Pierre: «Comme le démontrent de nombreuses études en psychologie, en linguistique et en neurobiologie, cette approche ne fonctionne pas. Le problème fondamental, c'est que le Whole Language suppose que l'enfant photographie et mémorise tout ce qu'il voit.»

Ainsi, souligne la spécialiste, pour être fonctionnel, un enfant devrait «photographier» dans sa mémoire près de 2000 mots dès la première année du primaire. Les bons lecteurs en bas âge en mémoriseraient près de 10 000. En secondaire 5, pour obtenir un vocabulaire de base, les adolescents devraient en avoir mémorisé près de 50 000. «Le cerveau humain ne fonctionne pas comme ça», conclue-t-elle.

D'ailleurs, la majorité des États qui avaient adopté cette approche d'apprentissage au cours des années 1970 et 1980 l'ont aujourd'hui délaissée. «Ce qu'il faut, c'est combattre les mythes qui entourent le Whole Language. En 30 ans, on a appris beaucoup de choses sur l'apprentissage de la lecture», maintient-elle.

Régine Pierre reste néanmoins optimiste en soutenant qu'il est possible de renverser la vapeur. «Le Québec est une sommité en littérature jeunesse. On a de bonnes maisons d'édition; on a le matériel disponible. Il n'y a donc pas de raison pour que la situation reste comme elle est», avance-t-elle en rappelant que 30 % à 40 % des jeunes ne se rendent toujours pas au bout de leur scolarisation obligatoire en possédant les compétences requises.






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