Immigration - Être analphabète en terre étrangère
Il faut trois ans pour obtenir des connaissances de base en français
Exclusion. C'est une rue sans nom dans une ville inconnue. Toutes les indications y sont écrites en hiéroglyphes indéchiffrables. Quant aux passants, on ne sait pas comment les aborder. Le nez pointé sur le bout de leurs chaussures, ils semblent inaccessibles. Et lorsque enfin on trouve la force d'en arrêter un, on voit ses lèvres bouger pour émettre des sons incompréhensibles. À propos de l'alphabétisation des nouveaux arrivants.
Maria, couturière d'origine salvadorienne, a débarqué à Montréal en 1987 sans avoir jamais entendu un mot de français. Elle ne savait alors ni lire, ni écrire, et à son arrivée, l'isolement fut total. Impossible de s'aventurer seule dans les rues. Sa fille, qui parle anglais, devait l'accompagner partout, sans quoi elle ne quittait pas la maison familiale et son environnement hispanophone.
Lorsqu'on est analphabète en terre étrangère, les gestes les plus simples demandent d'importants efforts. Prendre les transports en commun, par exemple... Une jeune immigrante qui avait des difficultés de lecture s'est ainsi retrouvée à chercher l'accès au métro dans les rayonnages de l'épicerie homonyme. Un autre a attendu longuement sur le quai que passe la bonne rame. On lui avait conseillé de prendre la ligne orange, mais tous les trains qui circulaient étaient bleus...
Si ces légères confusions ne portent pas à conséquence — en dehors tout de même d'une estime de soi quelque peu écornée —, d'autres peuvent engendrer des drames. Ainsi, ce jeune couple d'origine turque qui a failli perdre sa petite fille. Celle-ci souffrait d'un grave problème cardiaque et le médecin leur avait recommandé des visites hebdomadaires. Ils n'ont pas compris ce qu'on leur a dit. Ils n'ont pas su déchiffrer les papiers qui leur ont été remis. Ils n'y sont jamais retournés. Peu de temps après, la petite a dû subir une intervention chirurgicale d'urgence. Dans ce cas, le pire a été évité de justesse grâce à la vigilance de l'encadrement social.
Difficile, voire impossible de travailler, de sortir, de rencontrer des gens. Sans capacité de lecture, avec des difficultés énormes pour apprendre la langue, dans un pays qui leur est inconnu, les immigrants analphabètes souffrent de leur isolement.
Forte demande
Les statistiques évaluent à 600 000 le nombre d'analphabètes dans la population totale du Québec. On sait aussi que les personnes nées à l'étranger seraient environ 700 000 (en 2001, selon Statistique Canada) sur notre territoire. Entre ces deux chiffres, c'est le trou noir. Personne ne sait combien parmi ces arrivants — nouveaux ou anciens — ont des difficultés à lire et à écrire. Les immigrés traditionnels sont sélectionnés en fonction de leur niveau d'éducation; c'est donc plutôt du côté des réfugiés politiques que, parfois, les problèmes se posent. «Mais il est très difficile de rejoindre cette population et donc de la quantifier», dit Lucille Hébert, coordinatrice de formation au Centre de ressources éducatives et communautaires pour adultes (CRECA). Seul indice sur l'ampleur du problème: les centres d'aide spécialisés ne désemplissent pas.
Au Centre de recherche-action éducatives et sociales multiethnique de Montréal (CRAES), situé dans le quartier Saint-Michel de la métropole, les deux sessions journalières d'alphabétisation trouvent toujours preneurs. «Nous tournons à plein toute l'année», dit Paul-Alexis François, le directeur des lieux. À raison de 40 personnes le matin et
40 le soir, les cours touchent les nationalités les plus variées: Algériens, Haïtiens, Vietnamiens, Cambodgiens, Salvadoriens, etc. Ils viennent de tous les continents dans ces locaux financés par des subventions publiques et par des dons.
Comme c'est souvent le cas pour les analphabètes, c'est un mari, des enfants ou des proches qui font les premières démarches. Complètement perdues, les victimes de ces situations n'appellent pas à l'aide sans qu'on les pousse un peu.
Lorsqu'elles acceptent de venir, c'est en premier lieu pour connaître les rudiments de l'écriture afin de pouvoir signer les formulaires de l'aide sociale ou juridique, des papiers d'immigration, encaisser des chèques, etc. C'est parfois aussi une demande expresse de l'employeur.
Dans certains pays du Tiers-Monde, en Haïti par exemple, la tradition orale reste bien plus développée que chez nous. Là-bas, on peut s'en tirer sans lire ni écrire. «Mais au Québec, tout passe par l'écrit», dit Paul-Alexis François.
Patience et méthode
Pour enseigner à ces allophones d'un genre particulier, la patience et la méthode sont indispensables. «Certains n'ont jamais tenu un crayon entre leurs doigts, dit Paul-Alexis François. Les artistes, ceux qui pratiquaient un travail manuel, sont les plus doués pour apprendre.» Il faut alors employer des trésors d'ingéniosité et multiplier les références visuelles: vidéos, diapositives, croquis viennent à la rescousse des professeurs — des employés et des bénévoles.
«Notre travail doit aussi faciliter l'intégration, expliquer les rudiments du fonctionnement d'une société nord-américaine», dit Paul-Alexis François. L'enseignement se fait donc dans le contexte québécois avec des thématiques bien ciblées: la Journée internationale de la femme ou Halloween, par exemple. On cherche à leur inculquer les notions de langage courant pour que, le plus vite possible, ils comprennent leur voisin, l'épicier, les professeurs de leurs enfants, etc.
En théorie, il faudrait environ une année pleine pour arriver à inculquer le minimum acceptable à ces élèves. Dans les faits, les choses sont plus complexes: l'absentéisme important rend le travail encore plus ardu. Au final, il faut environ trois ans pour obtenir des connaissances de base en français.
Les adultes doivent travailler, garder les enfants, bref, ils ont des obligations auxquelles ils ne peuvent pas se soustraire et qui prolongent d'autant leurs études. «Nous tâchons de comprendre les raisons de leur retard ou de leur absence et nous trouvons toujours des arrangements. Personne ne se fait exclure pour cela», dit Paul-Alexis François. La gestion du CRAES, si elle répond aux exigences des programmes du ministère de l'Éducation, demeure familiale. «On y pratique une approche collective et individualisée», explique M. François. Il y a là une cuisine commune, une salle de jeu pour les enfants et des activités, repas, visites, etc., y sont souvent organisés. En plus d'y apprendre à lire et à écrire en français, on y rompt un peu l'exclusion.
Reste que l'on n'obtient pas de résultats magiques: on doit reprendre les explications d'une année à l'autre pour 25 % des élèves au moins. La progression est parfois lente. «Souvent les gens ont de véritables difficultés d'apprentissage. Ce ne sont pas uniquement des gens qui n'ont pas reçu d'éducation», analyse Lucille Hébert, coordinatrice de formation au CRECA. Autant dire que, dans ces conditions, l'eldorado auquel certains rêvent leur paraît bien loin...
Maria, couturière d'origine salvadorienne, a débarqué à Montréal en 1987 sans avoir jamais entendu un mot de français. Elle ne savait alors ni lire, ni écrire, et à son arrivée, l'isolement fut total. Impossible de s'aventurer seule dans les rues. Sa fille, qui parle anglais, devait l'accompagner partout, sans quoi elle ne quittait pas la maison familiale et son environnement hispanophone.
Lorsqu'on est analphabète en terre étrangère, les gestes les plus simples demandent d'importants efforts. Prendre les transports en commun, par exemple... Une jeune immigrante qui avait des difficultés de lecture s'est ainsi retrouvée à chercher l'accès au métro dans les rayonnages de l'épicerie homonyme. Un autre a attendu longuement sur le quai que passe la bonne rame. On lui avait conseillé de prendre la ligne orange, mais tous les trains qui circulaient étaient bleus...
Si ces légères confusions ne portent pas à conséquence — en dehors tout de même d'une estime de soi quelque peu écornée —, d'autres peuvent engendrer des drames. Ainsi, ce jeune couple d'origine turque qui a failli perdre sa petite fille. Celle-ci souffrait d'un grave problème cardiaque et le médecin leur avait recommandé des visites hebdomadaires. Ils n'ont pas compris ce qu'on leur a dit. Ils n'ont pas su déchiffrer les papiers qui leur ont été remis. Ils n'y sont jamais retournés. Peu de temps après, la petite a dû subir une intervention chirurgicale d'urgence. Dans ce cas, le pire a été évité de justesse grâce à la vigilance de l'encadrement social.
Difficile, voire impossible de travailler, de sortir, de rencontrer des gens. Sans capacité de lecture, avec des difficultés énormes pour apprendre la langue, dans un pays qui leur est inconnu, les immigrants analphabètes souffrent de leur isolement.
Forte demande
Les statistiques évaluent à 600 000 le nombre d'analphabètes dans la population totale du Québec. On sait aussi que les personnes nées à l'étranger seraient environ 700 000 (en 2001, selon Statistique Canada) sur notre territoire. Entre ces deux chiffres, c'est le trou noir. Personne ne sait combien parmi ces arrivants — nouveaux ou anciens — ont des difficultés à lire et à écrire. Les immigrés traditionnels sont sélectionnés en fonction de leur niveau d'éducation; c'est donc plutôt du côté des réfugiés politiques que, parfois, les problèmes se posent. «Mais il est très difficile de rejoindre cette population et donc de la quantifier», dit Lucille Hébert, coordinatrice de formation au Centre de ressources éducatives et communautaires pour adultes (CRECA). Seul indice sur l'ampleur du problème: les centres d'aide spécialisés ne désemplissent pas.
Au Centre de recherche-action éducatives et sociales multiethnique de Montréal (CRAES), situé dans le quartier Saint-Michel de la métropole, les deux sessions journalières d'alphabétisation trouvent toujours preneurs. «Nous tournons à plein toute l'année», dit Paul-Alexis François, le directeur des lieux. À raison de 40 personnes le matin et
40 le soir, les cours touchent les nationalités les plus variées: Algériens, Haïtiens, Vietnamiens, Cambodgiens, Salvadoriens, etc. Ils viennent de tous les continents dans ces locaux financés par des subventions publiques et par des dons.
Comme c'est souvent le cas pour les analphabètes, c'est un mari, des enfants ou des proches qui font les premières démarches. Complètement perdues, les victimes de ces situations n'appellent pas à l'aide sans qu'on les pousse un peu.
Lorsqu'elles acceptent de venir, c'est en premier lieu pour connaître les rudiments de l'écriture afin de pouvoir signer les formulaires de l'aide sociale ou juridique, des papiers d'immigration, encaisser des chèques, etc. C'est parfois aussi une demande expresse de l'employeur.
Dans certains pays du Tiers-Monde, en Haïti par exemple, la tradition orale reste bien plus développée que chez nous. Là-bas, on peut s'en tirer sans lire ni écrire. «Mais au Québec, tout passe par l'écrit», dit Paul-Alexis François.
Patience et méthode
Pour enseigner à ces allophones d'un genre particulier, la patience et la méthode sont indispensables. «Certains n'ont jamais tenu un crayon entre leurs doigts, dit Paul-Alexis François. Les artistes, ceux qui pratiquaient un travail manuel, sont les plus doués pour apprendre.» Il faut alors employer des trésors d'ingéniosité et multiplier les références visuelles: vidéos, diapositives, croquis viennent à la rescousse des professeurs — des employés et des bénévoles.
«Notre travail doit aussi faciliter l'intégration, expliquer les rudiments du fonctionnement d'une société nord-américaine», dit Paul-Alexis François. L'enseignement se fait donc dans le contexte québécois avec des thématiques bien ciblées: la Journée internationale de la femme ou Halloween, par exemple. On cherche à leur inculquer les notions de langage courant pour que, le plus vite possible, ils comprennent leur voisin, l'épicier, les professeurs de leurs enfants, etc.
En théorie, il faudrait environ une année pleine pour arriver à inculquer le minimum acceptable à ces élèves. Dans les faits, les choses sont plus complexes: l'absentéisme important rend le travail encore plus ardu. Au final, il faut environ trois ans pour obtenir des connaissances de base en français.
Les adultes doivent travailler, garder les enfants, bref, ils ont des obligations auxquelles ils ne peuvent pas se soustraire et qui prolongent d'autant leurs études. «Nous tâchons de comprendre les raisons de leur retard ou de leur absence et nous trouvons toujours des arrangements. Personne ne se fait exclure pour cela», dit Paul-Alexis François. La gestion du CRAES, si elle répond aux exigences des programmes du ministère de l'Éducation, demeure familiale. «On y pratique une approche collective et individualisée», explique M. François. Il y a là une cuisine commune, une salle de jeu pour les enfants et des activités, repas, visites, etc., y sont souvent organisés. En plus d'y apprendre à lire et à écrire en français, on y rompt un peu l'exclusion.
Reste que l'on n'obtient pas de résultats magiques: on doit reprendre les explications d'une année à l'autre pour 25 % des élèves au moins. La progression est parfois lente. «Souvent les gens ont de véritables difficultés d'apprentissage. Ce ne sont pas uniquement des gens qui n'ont pas reçu d'éducation», analyse Lucille Hébert, coordinatrice de formation au CRECA. Autant dire que, dans ces conditions, l'eldorado auquel certains rêvent leur paraît bien loin...
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