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    Franciser quand il faut d’abord alphabétiser

    Les multiples défis des immigrants et de leurs enseignants

    12 décembre 2017 |Jessica Nadeau | Éducation
    Rachelle Kouadio Adjoua a eu envie de retourner à l’école après avoir constaté qu’elle n’était pas en mesure de répondre aux nombreuses communications concernant l’éducation de ses enfants.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rachelle Kouadio Adjoua a eu envie de retourner à l’école après avoir constaté qu’elle n’était pas en mesure de répondre aux nombreuses communications concernant l’éducation de ses enfants.

    Le programme de francisation du ministère de l’Immigration a été vertement critiqué par la vérificatrice générale, notamment pour le taux d’abandon, qui est particulièrement élevé. Le Devoir a rencontré les hommes et les femmes qui suivent ces cours pour comprendre leur réalité et les nombreux obstacles auxquels ils se butent au quotidien.


    Comment apprendre le français quand on n’a jamais même tenu un crayon de sa vie ? C’est la réalité de plusieurs nouveaux arrivants qui tentent de suivre un cours de francisation.

     

    Lorsqu’elle est arrivée au Québec il y a 5 ans, Maria Salcedo s’est inscrite à un cours de francisation. Mais n’étant jamais allée à l’école, elle n’arrivait pas à suivre. Elle a donc été réorientée vers une classe d’alphabétisation, où elle est repartie de zéro.

     

    « Quand on est analphabète dans sa propre langue, le chemin est parfois long : on doit leur apprendre à apprendre, résume Darquise Bergeron, qui enseigne la formation de base en alphabétisation au Centre d’éducation aux adultes d’Outremont. Même sur le plan psychomoteur, c’est parfois laborieux. Dans certains cas, je dois leur montrer à tenir un crayon, à écrire sur la ligne, à tracer les lettres sur les pointillés. »

     

    Dans la classe de « madame Darquise », la grande majorité des élèves sont des femmes immigrantes qui n’ont pas eu accès à l’école parce que ce n’était pas valorisé dans leur pays ou parce que leur famille était trop pauvre.

     

    Certaines parlent français, mais, sans instruction, se retrouvent complètement démunies à leur arrivée au Québec.

     

    « Dans mon pays, ce n’était pas très grave pour une femme de ne pas savoir lire ou écrire, explique Édith, 40 ans, originaire de la Côte d’Ivoire. Mais au Canada, les femmes doivent être beaucoup plus autonomes. Ce sont les femmes qui doivent répondre pour tout, surtout concernant les enfants. »

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Après avoir elle-même passé la journée sur les bancs d’école, Meseret Tekle gagne sa vie en faisant du transport scolaire.
     

    Avant d’atterrir dans la classe de madame Darquise, plusieurs étaient isolées, dépendantes, incapables de remplir le moindre formulaire. « Quand j’ai mis ma fille à la garderie, on m’a demandé d’écrire sa date de naissance. Je suis restée plantée là, devant tout le monde, à regarder la feuille sans rien faire. Je me suis sentie tellement mal que je me suis mise à pleurer », raconte avec émotion Ndiaye, qui n’a pas eu la chance d’aller à l’école en Guinée-Conakry.

     

    Aujourd’hui, Ndiaye est capable d’écrire son propre nom. C’est, pour elle, une grande victoire.

     

    Au-delà des taux de réussite officiels, ce sont tous ces petits succès qui font le quotidien dans la classe de Darquise Bergeron. « J’ai une élève qui m’a dit qu’elle n’était pas capable d’aller au guichet toute seule. Alors, pendant une semaine, on a travaillé le vocabulaire du guichet, le NIP, ce genre de choses. La semaine suivante, elle m’a dit : "Madame, j’ai réussi !" C’est cliché, mais ça, c’est mon deuxième salaire », raconte la professeure, les larmes aux yeux.

     

    Obstacles

     

    La professeure estime que seulement 20 % de ses élèves vont se rendre au niveau secondaire, et ce, pour différentes raisons. Certains ont des problèmes d’apprentissage sérieux qui n’ont jamais été diagnostiqués, beaucoup ont des problèmes financiers ou familiaux.

     

    Des abandons ? Oui, il y en a, surtout en début de parcours, mais ce n’est pas la majorité, estime Darquise Bergeron. « Certains s’inscrivent, mais ne se présentent pas parce qu’ils ne sont pas capables de s’organiser avec la garderie, le travail, etc. Dans certains cas, on a des cheminements qui peuvent être très longs. J’ai une étudiante qui a commencé il y a plus de dix ans. Elle vient quand elle peut, par périodes. Des fois, elle arrête parce qu’elle n’a pas d’argent pour payer sa carte d’autobus. Plusieurs n’ont aucun soutien de leur famille parce que, dans certaines cultures, les maris ne sont pas trop contents de voir leur femme aller à l’école et gagner un peu d’autonomie. Ça prend beaucoup de courage pour elles. »

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dieudonné Tumba, 19 ans, s’est inscrit en francisation, mais a été réorienté vers des classes d’alphabétisation car il avait des lacunes trop importantes. « Au Congo, à cause de la guerre, on allait à l’école quand on le pouvait, un jour sur deux. »
     

    Maria Salcedo fait partie de celles qui ont persévéré. Elle est passée à l’étape suivante, dans la classe de Céline Boucher, qui enseigne l’équivalent de la 3e à la 6e année du primaire. Aujourd’hui, c’est jour de dictée. Plusieurs élèves font encore des fautes tous les trois mots. Mais ils s’appliquent, effacent, se reprennent, consultent leur Bescherelle et leur dictionnaire jeunesse illustré. « Il faut leur montrer à utiliser les outils, leur donner confiance et leur apprendre que les erreurs, ça fait avancer », explique la professeure.

     

    Francisation

     

    À l’autre bout du couloir, Francine Daniel enseigne à l’une des huit classes de francisation du Centre d’éducation aux adultes d’Outremont. Ici, la clientèle est plus « pressée », constate la directrice, Diane Vallée. Plusieurs reçoivent du financement du ministère de l’Immigration ou d’Emploi Québec, ce qui constitue en soi une forme de motivation à terminer dans les temps requis. Mais surtout, ils ont hâte d’avoir leur diplôme pour avoir accès à un travail dans leur domaine.

     

    Dans la classe de Francine Daniel, il y a un avocat, une bibliothécaire, une chimiste, des entrepreneurs et plusieurs comptables. Il y a aussi de jeunes Syriens qui, à 17 ans, arrivent directement des classes d’accueil au secondaire.

     

    « Ce sont, pour la plupart, des gens prospères dans leur pays, explique la professeure. Mais quand ils arrivent ici, ils doivent s’habituer aux petits gestes du quotidien. Un des premiers obstacles, c’est de trouver un logement. La semaine prochaine, on va avoir un atelier sur les droits des locataires, pour discuter de moisissures, de hausses de loyers, etc. Ils sont tellement démunis. »

     

    Plusieurs racontent avoir attendu avant de s’inscrire aux cours de francisation parce que la priorité, c’était de travailler et de s’installer pour se recréer une vie dans leur nouveau pays. Encore aujourd’hui, la conciliation études-famille n’est pas chose acquise.

     

    Maryam, 44 ans, est arrivée d’Iran il y a 14 ans. Elle a trois jeunes enfants, fait la comptabilité pour l’entreprise de son mari, fait les courses, le ménage, la cuisine… « C’est difficile de trouver le temps pour venir à l’école », affirme-t-elle en se forçant à sourire.

     

    Fonctionnels

     

    Dans son rapport, la vérificatrice générale constatait que les taux de réussite étaient très faibles en francisation. C’est le programme du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) qui était visé, et non celui des commissions scolaires, mais les conditions sont sensiblement les mêmes d’un endroit à l’autre. Plusieurs, dans les commissions scolaires, sont d’ailleurs envoyés directement par le MIDI.

     

    « Habituellement, nos étudiants persistent au moins jusqu’au niveau 4, ce qui leur permet d’être fonctionnels dans la société », explique la directrice du Centre d’éducation aux adultes d’Outremont de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, Diane Vallée.

     

    Certains vont poursuivre leurs études ou trouver du travail. D’autres vont continuer de dépendre de leur famille pour être complètement fonctionnels. Mais il n’y a pas de vains apprentissages quand on part de rien.













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