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    Idées

    Journée mondiale de la philosophie: feux d’artifice ou chant du cygne?

    16 novembre 2017 |Texte collectif* | Éducation
    Ce que nous célébrons, c’est 50 ans de philosophie libre de tout soumettre à l’examen de la raison, libre de critiquer les discours émanant des pouvoirs, soulignent les auteurs.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir Ce que nous célébrons, c’est 50 ans de philosophie libre de tout soumettre à l’examen de la raison, libre de critiquer les discours émanant des pouvoirs, soulignent les auteurs.

    Cinquante ans de cégep, cinquante ans de philosophie pour tous les cégépiens, que célèbre-t-on exactement en cette Journée mondiale UNESCO de la philosophie ? Nous fêtons, au Québec, une certaine libération de la pensée : jusqu’à la Révolution tranquille, la philosophie est enseignée partout dans les collèges classiques, où elle est, dans son principe, soumise à la Foi et à ses gestionnaires.

     

    Les velléités de pensée critique sont étouffées dès le milieu du XIXe siècle, en même temps que les membres de l’Institut canadien de Montréal sont excommuniés (1858) ; l’Église règne en maître sur les institutions d’éducation dès 1875, alors qu’un conseil de l’Instruction publique contrôlé par l’Église remplace le ministère de l’Instruction publique créé en 1867. Ce que nous célébrons, c’est 50 ans d’une pensée qui se déclare libre, et le principe de cette liberté, nonobstant des contraintes inhérentes à son exercice, est alors inscrit au sein des institutions éducatives elles-mêmes.

     

    La philosophie a toujours oscillé entre critique et service des pouvoirs, quels qu’ils soient, tant est grande la tentation d’imposer les vérités que d’aucuns pensent avoir découvertes et de jouer à l’ingénierie sociale et éducative. En effet, la liberté de la pensée, sous quelque régime que ce soit, n’est jamais acquise une fois pour toutes. Elle est non seulement toujours à transmettre à une nouvelle génération, mais elle consiste peut-être essentiellement dans le combat même pour maintenir son indépendance face aux pouvoirs, qu’ils soient éducationnels, économiques ou politiques.

     

    Karl Jaspers, le fondateur humaniste de l’existentialisme, notait que l’Église comme la pensée politique totalitaire ont estimé la philosophie « dangereuse : elle sape l’ordre, elle stimule l’esprit d’indépendance, et par là d’indignation et de révolte ». Or, aujourd’hui, ce qui menace, c’est la toute-puissance autoritaire d’une économie qui investit tous les secteurs de la société et qui impose partout ses critères déshumanisants, y compris à l’école, un juteux marché de mille milliards de dollars annuellement.

     

    Le réel

     

    La grande force de la philosophie consiste, dès son origine, à poser la question : « qu’est-ce qui est ? », c’est-à-dire à remettre en question le réel tel qu’il se manifeste à nous. Or, ce réel ne se dévoile jamais tel quel à nos yeux, il passe par des gens et des discours qui l’affirment, qui affirment que « ceci » est la réalité dans laquelle nous vivons : hier, le discours des évêques et de l’Église, aujourd’hui celui du marché, via ses relais politiques, éducationnels et médiatiques. Le regretté Thierry Hentsch le relevait parfaitement : « Personne ne sait ce qu’il en est de cette “réalité” que chacun invoque à tort et à travers à l’appui de ses intérêts. »

     

    Ce discours économique sur le réel impose même les objectifs de l’école : former pour le marché, en vue de la performance économique, objectifs dont on veut accélérer encore et toujours la réalisation, fût-ce au prix de toute visée humaine à l’éducation. Il faut, parce que le marché est de plus en plus imprédictible et volatil, parce que les nations et les régions (et les cégeps eux-mêmes, du reste) sont désormais en concurrence immédiate les unes avec les autres, adapter l’école encore plus à ce marché — comme si elle ne l’était pas déjà assez ! Certains voudraient alors — par exemple dans le rapport Demers sur la formation collégiale de 2014 — adapter aussi la philosophie à ces « nouvelles réalités » et la soumettre aux exigences de programmes déterminés par les diktats de l’économie, la rendre utile, l’embrigader pour résoudre des problèmes soi-disant concrets, ce qui lui éviterait d’en causer, des problèmes, la privant du même coup de sa force critique.

     

    Ce que nous célébrons, c’est 50 ans de philosophie libre de tout soumettre à l’examen de la raison, libre de critiquer les discours émanant des pouvoirs qui prétendent déterminer unilatéralement le réel. Ce 50e anniversaire, il faut espérer qu’il ne s’agisse pas d’un chant du cygne.

     

    * Ont signé ce texte : Sébastien Mussi, professeur de philosophie ; Normand Baillargeon, philosophe ; Hugues Bonenfant, professeur de philosophie ; Dominique Bulliard, professeure de philosophie ; Madelaine Ferland, professeure de philosophie ; Micheline Lanctôt, comédienne ; Eric Martin, professeur de philosophie ; Yvon Rivard, ancien professeur de littérature et essayiste.













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