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Gestion de la technologie à l'UQAM - Seulement 10 % des entreprises de technologie connaissent une forte croissance

« La politique actuelle entraîne un saupoudrage des fonds »

Pierre Vallée   3 avril 2004  Éducation
La technologie est devenue l'un des moteurs de la nouvelle économie du savoir. À preuve, les entreprises dans ce domaine se sont multipliées ces dernières années. Mais ce foisonnement est-il un bon indicateur de la vitalité de cette industrie? A-t-on mis en place tous les mécanismes de gestion capables d'assurer, non seulement la création et le développement de ces entreprises, mais aussi leur pérennité?

C'est à une réflexion sur la création et le développement des entreprises que se prête le professeur Jorge Niosi, titulaire de la Chaire du Canada en gestion de la technologie de l'Université du Québec à Montréal. Créée en 2001, cette chaire de recherche a pour mandat d'étudier cette industrie pour en dégager les lignes de force, et de mesurer l'efficacité des politiques visant à la stimuler.

«Une de nos premières études nous a démontré que seulement 10 % des entreprises de technologie connaissent une forte croissance, explique Jorge Niosi. Les autres stagnent ou demeurent petites, sans compter celles qui disparaissent tout simplement.» Cette différence dans les performances des entreprises a amené Jorge Niosi à pousser plus loin sa réflexion.

Le créneau d'activité

L'étude a mis au jour un fait plutôt révélateur: la grande majorité des entreprises qui connaissent une forte croissance se situent dans le domaine des sciences de la santé. «Les biotechnologies en santé humaine sont en plein essor, tout comme la santé est devenue l'une des préoccupations majeures de nos sociétés. C'est par contre une bonne nouvelle pour Montréal puisque c'est un de nos secteurs d'excellence.»

De plus, les entreprises qui réussissent le mieux sont celles qui détiennent des brevets protégeant leurs technologies et celles qui arrivent à nouer des alliances stratégiques. «Les alliances sont primordiales. Par exemple, si l'on veut développer un nouveau médicament, une alliance avec une grande société pharmaceutique peut se révéler fort utile lors des études cliniques et de la mise en marché du produit.»

Par contre, certains secteurs d'activité connaissent moins de succès. C'est le cas notamment des technologies se rapportant aux secteurs de l'agroalimentaire et de l'environnement. Selon Jorge Niosi, les biotechnologies agroalimentaires sont surtout freinées par la méfiance de plus en plus grandissante des consommateurs envers les organismes génétiquement modifiés.

Mais cette crainte des méfaits potentiels des nouvelles technologies se fait sentir dans d'autres domaines. «Je connais une entreprise qui a développé des bactéries capables de digérer le métal et qui devaient servir à décontaminer les sites où se trouvent des résidus miniers. Le projet a dû être abandonné lorsqu'on a soulevé la question suivante: qu'arrivera-t-il si les bactéries s'échappent du site et s'attaquent à la carrosserie des automobiles?»

Selon Jorge Niosi, cet exemple illustre bien que ce n'est pas le manque d'innovation technologique qui fait défaut ici mais plutôt une méconnaissance de ce que le marché peut accepter. «L'idéal, c'est de développer une technologie tout en tenant compte un peu plus du marché.»

Les facteurs de succès

C'est la raison pour laquelle M. Niosi croit que le choix du secteur d'activité compte souvent pour beaucoup dans la réussite d'une entreprise de technologie. «Il faut que le secteur choisi soit porteur, sinon, on risque d'échouer.» Mais d'autres facteurs peuvent aussi contribuer au succès ou à l'échec d'une entreprise.

Une des règles à suivre, c'est de toujours développer des produits mondiaux. «Vous pouvez mettre sur le marché le meilleur logiciel de gestion des hôpitaux, mais s'il fonctionne seulement au Québec, il ne pourra pas être rentable.» Un autre avantage des produits qui sont pensés pour servir à l'échelle internationale, c'est qu'ils permettent de créer des alliances et de rejoindre ainsi des marchés autrement inaccessibles.

L'accès au capital de risque demeure, bien sûr, un élément essentiel. À ce sujet, Jorge Niosi tient à faire une précision: «Non seulement l'accès est-il important, mais la proximité au capital l'est tout autant. Le succès d'une entreprise technologique ne repose pas seulement sur des connaissances techniques, mais aussi sur des connaissances financières. Or, une entreprise située trop loin des centres financiers, là où se trouve cette expertise, ne jouit pas de cet avantage.»

Par ailleurs, c'est ce qui explique en partie que les entreprises en technologie ont tendance à se regrouper autour des grands centres urbains. Au Canada, on en compte quatre, soit Montréal, Ottawa, Toronto et Vancouver. «C'est ce que nous nommons le facteur d'agglomération. Ce que ces entreprises recherchent, ce sont les "externalités", c'est-à-dire les avantages qui ne s'achètent pas.» Parmi ces derniers, notons la présence de grandes universités et de laboratoires privés et publics ainsi que l'accès à une main-d'oeuvre qualifiée.

Les obstacles à surmonter

Bon nombre des entreprises en technologie sont des entreprises dérivées qui ont souvent pris naissance dans des laboratoires universitaires. Mais une entreprise, peu importe laquelle, demeure une affaire et exige une gestion serrée pour réussir. «Les scientifiques ne sont pas toujours des gens d'affaires. C'est souvent la présence de capital de risque dans leur entreprise qui les force à faire des affaires.»

Dans ce cas, n'y aurait-t-il pas lieu de s'associer à un gestionnaire? «Les scientifiques qui fondent une entreprise ont souvent de la difficulté à partager le pouvoir.» Il faut dire qu'il existe de surcroît sur le marché une pénurie de bons gestionnaires capables de relever les défis propres à une entreprise de technologie. «La prochaine fournée de MBA devrait résoudre ce problème», assure Jorge Niosi.

Aussi, d'après lui, le fait que l'entreprise soit inscrite à la Bourse ne constitue pas toujours un avantage.

«C'est le cas en particulier des entreprises qui arrivent à la Bourse par des moyens détournés, en achetant par exemple une entreprise déjà inscrite mais peu active. En général, ils n'arrivent même pas à gérer le volume des communications qui explosent littéralement dès que les investisseurs commencent à se pointer.» Mieux vaut alors jouer de patience et franchir ce pas lorsque l'entreprise a atteint une certaine maturité.

M. Niosi déplore le fait que la plupart des entreprises ne connaissent pas ou connaissent mal les politiques tant fédérales que provinciales en matière d'aide et de soutien aux entreprises de technologie. «C'est surtout le cas des PME où le propriétaire, faute de personnel, fait presque tout lui-même. Il n'a tout simplement pas le temps de se renseigner.»

Il constate aussi que les incitatifs politiques mis de l'avant dans ce domaine par les diverses instances ont choisi pour le moment de venir en aide au plus grand nombre. «La politique actuelle entraîne un saupoudrage des fonds et je ne crois pas que ce soit la solution. On devrait plutôt soutenir davantage les secteurs qui sont porteurs maintenant, quitte à rajuster le tir plus tard selon l'évolution du marché.»
 
 
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