Université d'Ottawa - Le Canada tel qu'il fut
L'Infrastructure de recherche sur le Canada au XXe siècle met à jour le recensement de 1911, de 1921 et des décennies suivantes
Pour la première fois, l'archivage et l'étude des recensements du début du XXe siècle permettent de dresser un portrait fidèle de nos ancêtres, loin des clichés habituels. Ainsi se dessinent les facteurs qui ont conduit à l'émergence du Canada moderne.
«Chaque homme est une humanité, une histoire universelle», écrivait Jules Michelet voilà plus de 100 ans. Les membres de l'Infrastructure de recherche sur le Canada au XXe siècle, l'IRCS, un groupement de chercheurs en sciences humaines issus de différentes universités canadiennes, remettent au goût du jour la pensée du célèbre historien et essayiste français, en l'appliquant à la fédération.
«L'histoire du Canada est souvent vue comme le fait des élites, dit Dale Anderson, la coordonnatrice du projet de l'IRCS à l'Université d'Ottawa. Pourtant, nous pensons que des individus anonymes l'ont aussi influencée.» C'est là l'idée centrale développée par l'IRCS, qui compte, au Canada parmi les plus importants projets dans son domaine. Jugez plutôt: 15 millions de dollars de subventions publiques et privées allouées pour une étude pancanadienne réunissant sept universités d'un océan à l'autre.
Il faut dire que cette structure s'est fixé un objectif ambitieux: la mise en lumière des facteurs et des circonstances expliquant l'émergence du Canada moderne, un programme pour le moins vaste auquel s'attèlent historiens, géographes, sociologues et statisticiens. Tous veulent être en mesure de dresser un portrait fidèle du pays couvrant les 130 dernières années.
Retour en 1911
Pour ce faire, ils compileront pendant encore trois ans — prévue pour cinq ans, l'étude a débuté en juin 2002 — des renseignements glanés lors des recensements décennaux effectués entre 1911 et 1951, soit la seule période qui n'ait jamais été étudiée. Les informations actuellement conservées dans les entrepôts de Statistique Canada sur la démographie, l'origine des immigrants ou encore le niveau d'éducation seront colligées et rendues accessibles. «L'analyse de ces microdonnées permettra de sonder les façons selon lesquelles le changement historique à grande échelle est articulé au niveau d'une expérience individuelle», commente Dale Anderson.
Une fois constituée, cette base de données viendra donc compléter celles déjà existantes concernant le début et la deuxième moitié du XXe siècle, offrant une documentation complète sur plus d'un siècle d'histoire. Leur étude devrait permettre de démonter le traditionnel simplisme avec lequel on envisage l'histoire du pays, «une métropole et un "hinterland"» ou terre de «bûcherons et de porteurs d'eau» en «rendant justice à l'expérience collective du changement social», selon Mme Anderson. À terme, la mise à disposition de cette somme de renseignements devrait permettre de réexaminer les bouleversements du siècle dernier à travers le prisme de l'individu. L'alphabétisation, l'immigration, l'éducation, le chômage, l'appartenance éthnique et la famille sont au nombre des thèmes qui pourraient être mieux définis grâce à cette méthode.
Le facteur temps
En raison du volume important d'informations à traiter, la tâche est gigantesque. Conservés sur des microfilms — 135 pour la seule année 1911— les résultats de chacune de ces études comprennent des milliers de pages dont l'accès, au fin fond des archives fédérales, reste, à ce jour encore, bien ardu. Mais pour les chercheurs qui fouillent minutieusement ces rayonnages, la difficulté vient aussi de la nécessité de remettre les renseignements collectés dans leur contexte. Il s'agit à terme de donner les clés d'une bonne compréhension à leurs futurs utilisateurs.
En 100 ans, le vocabulaire a évolué. Au début du siècle dernier, par exemple, les réponses au questionnaire portant sur la langue maternelle n'avaient pas le même sens qu'aujourd'hui. Elles définissaient à l'époque la langue des ancêtres, et non la première langue apprise par un individu. De la même façon, le commis habituellement désigné aujourd'hui comme un agent subalterne était hier un personnage d'un échelon social élevé...
Il s'agit aussi d'analyser les réponses obtenues à une même question en fonction du contexte social, économique ou politique dans lequel elle a été posée. Pour mieux l'appréhender, les universitaires de l'IRCS s'astreignent à l'analyse des journaux et des comptes rendus de débats parlementaires correspondant aux périodes envisagées.
Thèmes récurrents
Déjà, il ressort de ce travail de fourmi quelques informations surprenantes, notamment sur la répétition des événements historiques. Plusieurs grandes questions contemporaines: la natalité, l'immigration, l'émergence des familles monoparentales, qui nous semblent être le fruit exclusif de notre époque, furent en fait des phénomènes largement répandus au début du siècle.
«Nous avons constaté que le taux de familles monoparentales était proche de celui que nous connaissons actuellement», note Dale Anderson. De la même manière, le taux de natalité avait baissé de façon inattendue à la même époque. Des sept enfants par famille à la fin du XIXe siècle, il était passé à trois au début du XXe, et ce, en dépit d'une politique volontariste de l'État et de la pression importante des institutions religieuses sur la question. «Comprendre les conditions de cette baisse de natalité, c'est éventuellement pouvoir répondre à nos préoccupations actuelles», affirme Dale Anderson.
Pour venir à bout de cette immense tâche, les membres de l'IRCS se reposent sur les nouvelles technologies. Seule leur récente évolution permet le traitement d'une telle quantité d'informations. À terme, celles-ci pourront être accessibles dans des bases de données informatiques faciles à consulter via Internet. Elles devraient ouvrir la voie à de nouvelles recherches concernant la période moderne, jusqu'alors peu étudiée.
«Il y a 20 ans, il aurait fallu une salle remplie de super "calculateurs" pour traiter autant de données; aujourd'hui, un ordinateur personnel permet de réaliser ce travail!», dit Dale Anderson. Une situation qui tranche singulièrement avec l'incroyable complexité des recensements du début du XXe siècle. Les fiches étaient collectées manuellement, par des représentants de l'autorité publique, jusque dans les provinces du Grand Nord, et le recensement constituait «le projet le plus vaste du gouvernement en temps de paix», aime à préciser Chad Gaffield, le chercheur principal du projet.
Déjà, l'IRCS annonce une probable version bêta de sa banque de données pour la fin de l'année.
«Chaque homme est une humanité, une histoire universelle», écrivait Jules Michelet voilà plus de 100 ans. Les membres de l'Infrastructure de recherche sur le Canada au XXe siècle, l'IRCS, un groupement de chercheurs en sciences humaines issus de différentes universités canadiennes, remettent au goût du jour la pensée du célèbre historien et essayiste français, en l'appliquant à la fédération.
«L'histoire du Canada est souvent vue comme le fait des élites, dit Dale Anderson, la coordonnatrice du projet de l'IRCS à l'Université d'Ottawa. Pourtant, nous pensons que des individus anonymes l'ont aussi influencée.» C'est là l'idée centrale développée par l'IRCS, qui compte, au Canada parmi les plus importants projets dans son domaine. Jugez plutôt: 15 millions de dollars de subventions publiques et privées allouées pour une étude pancanadienne réunissant sept universités d'un océan à l'autre.
Il faut dire que cette structure s'est fixé un objectif ambitieux: la mise en lumière des facteurs et des circonstances expliquant l'émergence du Canada moderne, un programme pour le moins vaste auquel s'attèlent historiens, géographes, sociologues et statisticiens. Tous veulent être en mesure de dresser un portrait fidèle du pays couvrant les 130 dernières années.
Retour en 1911
Pour ce faire, ils compileront pendant encore trois ans — prévue pour cinq ans, l'étude a débuté en juin 2002 — des renseignements glanés lors des recensements décennaux effectués entre 1911 et 1951, soit la seule période qui n'ait jamais été étudiée. Les informations actuellement conservées dans les entrepôts de Statistique Canada sur la démographie, l'origine des immigrants ou encore le niveau d'éducation seront colligées et rendues accessibles. «L'analyse de ces microdonnées permettra de sonder les façons selon lesquelles le changement historique à grande échelle est articulé au niveau d'une expérience individuelle», commente Dale Anderson.
Une fois constituée, cette base de données viendra donc compléter celles déjà existantes concernant le début et la deuxième moitié du XXe siècle, offrant une documentation complète sur plus d'un siècle d'histoire. Leur étude devrait permettre de démonter le traditionnel simplisme avec lequel on envisage l'histoire du pays, «une métropole et un "hinterland"» ou terre de «bûcherons et de porteurs d'eau» en «rendant justice à l'expérience collective du changement social», selon Mme Anderson. À terme, la mise à disposition de cette somme de renseignements devrait permettre de réexaminer les bouleversements du siècle dernier à travers le prisme de l'individu. L'alphabétisation, l'immigration, l'éducation, le chômage, l'appartenance éthnique et la famille sont au nombre des thèmes qui pourraient être mieux définis grâce à cette méthode.
Le facteur temps
En raison du volume important d'informations à traiter, la tâche est gigantesque. Conservés sur des microfilms — 135 pour la seule année 1911— les résultats de chacune de ces études comprennent des milliers de pages dont l'accès, au fin fond des archives fédérales, reste, à ce jour encore, bien ardu. Mais pour les chercheurs qui fouillent minutieusement ces rayonnages, la difficulté vient aussi de la nécessité de remettre les renseignements collectés dans leur contexte. Il s'agit à terme de donner les clés d'une bonne compréhension à leurs futurs utilisateurs.
En 100 ans, le vocabulaire a évolué. Au début du siècle dernier, par exemple, les réponses au questionnaire portant sur la langue maternelle n'avaient pas le même sens qu'aujourd'hui. Elles définissaient à l'époque la langue des ancêtres, et non la première langue apprise par un individu. De la même façon, le commis habituellement désigné aujourd'hui comme un agent subalterne était hier un personnage d'un échelon social élevé...
Il s'agit aussi d'analyser les réponses obtenues à une même question en fonction du contexte social, économique ou politique dans lequel elle a été posée. Pour mieux l'appréhender, les universitaires de l'IRCS s'astreignent à l'analyse des journaux et des comptes rendus de débats parlementaires correspondant aux périodes envisagées.
Thèmes récurrents
Déjà, il ressort de ce travail de fourmi quelques informations surprenantes, notamment sur la répétition des événements historiques. Plusieurs grandes questions contemporaines: la natalité, l'immigration, l'émergence des familles monoparentales, qui nous semblent être le fruit exclusif de notre époque, furent en fait des phénomènes largement répandus au début du siècle.
«Nous avons constaté que le taux de familles monoparentales était proche de celui que nous connaissons actuellement», note Dale Anderson. De la même manière, le taux de natalité avait baissé de façon inattendue à la même époque. Des sept enfants par famille à la fin du XIXe siècle, il était passé à trois au début du XXe, et ce, en dépit d'une politique volontariste de l'État et de la pression importante des institutions religieuses sur la question. «Comprendre les conditions de cette baisse de natalité, c'est éventuellement pouvoir répondre à nos préoccupations actuelles», affirme Dale Anderson.
Pour venir à bout de cette immense tâche, les membres de l'IRCS se reposent sur les nouvelles technologies. Seule leur récente évolution permet le traitement d'une telle quantité d'informations. À terme, celles-ci pourront être accessibles dans des bases de données informatiques faciles à consulter via Internet. Elles devraient ouvrir la voie à de nouvelles recherches concernant la période moderne, jusqu'alors peu étudiée.
«Il y a 20 ans, il aurait fallu une salle remplie de super "calculateurs" pour traiter autant de données; aujourd'hui, un ordinateur personnel permet de réaliser ce travail!», dit Dale Anderson. Une situation qui tranche singulièrement avec l'incroyable complexité des recensements du début du XXe siècle. Les fiches étaient collectées manuellement, par des représentants de l'autorité publique, jusque dans les provinces du Grand Nord, et le recensement constituait «le projet le plus vaste du gouvernement en temps de paix», aime à préciser Chad Gaffield, le chercheur principal du projet.
Déjà, l'IRCS annonce une probable version bêta de sa banque de données pour la fin de l'année.
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