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    Chronique

    Où sont les privilégiés?

    Fabrice Vil
    15 septembre 2017 |Fabrice Vil | Éducation | Chroniques

    Notre système d’éducation est aux prises avec un écrémage à plusieurs niveaux mettant non seulement en cause le versement de fonds publics aux écoles privées, mais également la multiplication de programmes particuliers exclusifs au sein même des écoles publiques. Ce phénomène parfois qualifié de « ségrégation scolaire » fait que les élèves les plus vulnérables sont laissés pour compte, et la réflexion concernant le système d’éducation que nous voulons exige que les plus privilégiés d’entre nous y participent.

     

    J’étais autrefois entraîneur de basketball au collège Jean-de-Brébeuf. Le jeudi 7 septembre dernier, après sept années sabbatiques, j’ai chaussé mes espadrilles, enfilé un short et repris du service comme entraîneur auprès d’un groupe de jeunes de 12 à 14 ans. J’avais besoin de renouer avec l’intelligence naïve des ados. Leurs questions curieuses, leurs questions niaiseuses. Dans mon groupe, il y a un jeune qui ne parle pas le français. On lui fait tant bien que mal de la traduction simultanée. Et puis lui, là, il n’a pas de short à la maison. Va falloir lui en trouver un. Aux alentours du gymnase, il n’y a pas de fontaine d’eau. Lors des pauses, les jeunes s’abreuvent dans l’évier des toilettes. Il faudra acheter des gourdes, mais je ne sais pas si on a le budget. Bienvenue à l’école secondaire Saint-Henri, Fabrice.

     

    Le lendemain, vendredi 8 septembre, j’étais encore dans le quartier Saint-Henri, à huit minutes de marche de l’école. Cette fois, j’ai chaussé mes plus belles chaussures de cuir et une cravate. J’étais invité à une soirée-bénéfice organisée par un cabinet comptable de renommée mondiale. Huîtres, délicieux canapés, bulles et cocktails au menu. Je n’ai pas mené d’enquête exhaustive, mais j’estime que zéro est à peu près le pourcentage de diplômés de l’école secondaire Saint-Henri présents à l’événement. Et puis les comptables, ça invite des entrepreneurs, des avocats, des financiers. Parmi eux, il y en avait quatre dont j’ai été autrefois entraîneur… à Brébeuf.

     

    Dans un même quartier, en deux jours, deux solitudes. D’une part, les plus vulnérables n’ayant pas accès à l’ensemble des possibilités qu’offre la société. D’autre part, les plus privilégiés qui ne souffrent pas des plus grands désavantages du cloisonnement social auquel la ségrégation scolaire contribue.

     

    À mon avis, plusieurs maux de notre société se situant au croisement des inégalités socio-économiques et de la discrimination seraient soulagés si notre école québécoise favorisait la mixité sous toutes ses formes, et ce, dès le plus jeune âge. Exit les barrières, place au métissage social. Notre capacité à comprendre l’autre et à être sensible au bien-être collectif ne s’en porterait que mieux. Or, la ségrégation scolaire est une barrière à la mixité.

     

    Cela dit, l’école privée a-t-elle sa raison d’être ? Devrions-nous la subventionner ? Des questions auxquelles je n’ai pas les réponses. Je suis par ailleurs un produit de l’école privée et reconnais la valeur de l’éducation que j’ai reçue. Que serait-il advenu de mon parcours si je n’avais pas fréquenté le Collège français, l’académie Michèle-Provost et Brébeuf ? En réponse, certains vanteraient les bienfaits de notre système actuel, arguant notamment qu’il permet d’offrir une éducation de qualité à la classe moyenne.

     

    Je ne possède pas la vérité infuse quant au système à adopter collectivement, mais constate qu’une réflexion profonde est nécessaire sur le sujet. Malheureusement, ceux qui se trouvent du bon côté de la ségrégation scolaire ont le privilège d’ignorer la discussion, ou même de la dévier.

     

    Au printemps dernier, lorsque Gabriel Nadeau-Dubois, au nom de Québec solidaire, a remis en question le financement public des écoles privées, La Presse canadienne et nos plus grands quotidiens québécois se sont permis la bêtise d’attaquer la pertinence de son propos au motif qu’il avait fréquenté l’école privée. « École privée : Gabriel Nadeau-Dubois rattrapé par son passé », pouvait-on lire en grand titre…

     

    C’est dans un tel contexte qu’il faut saluer l’initiative de citoyens soulignant avec brio l’importance de s’engager pour une meilleure éducation pour tous les Québécois. « Oser choisir le secondaire public sur le Plateau ? » demande Jean Beaudoin, un collègue brébovin (c’est comme ça qu’on s’appelle, les gars de Brébeuf), dans une lettre ouverte dénonçant la ségrégation scolaire tout en soulignant son désir d’assurer une éducation de qualité pour ses enfants. Anne-Marie Boucher, parente, abonde dans le même sens dans son texte intitulé « Face à la ségrégation scolaire : oser choisir le bien commun ».

     

    Dans la même foulée, applaudissons que le Parti québécois ait récemment osé adopter une résolution visant à réduire de façon significative et graduelle le financement des écoles privées.

     

    Tant de gestes citoyens et politiques qui, espérons-le, stimuleront une réflexion profonde sur le système d’éducation que nous voulons. Car l’école pour tous est un trésor collectif dont nous devons tous nous soucier.













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