La lutte des classes nuit à la réussite scolaire, selon une étude de l'IRIS

L’analyse de l’IRIS confirme ce que disait déjà une enquête du Conseil supérieur de l’éducation: l’école régulière perd du terrain.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’analyse de l’IRIS confirme ce que disait déjà une enquête du Conseil supérieur de l’éducation: l’école régulière perd du terrain.

Près de 40 % des élèves du secondaire étudient au privé ou dans des écoles publiques à programmes ou projets particuliers qui imposent des critères sélection, estime l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS). L’organisme dénonce cette « ségrégation scolaire » et tente de démontrer que cela a un impact négatif sur la réussite de l’ensemble des enfants.

 

Le phénomène « d’écrémage » de la classe régulière au profit des écoles privées et des écoles à vocation particulière dans le réseau public n’est pas nouveau, mais il tend à s’accélérer, constate l’IRIS, dans une étude financée en partie par la Fédération autonome de l’enseignement (FAE).

 

L’IRIS s’appuie notamment sur les travaux du Conseil supérieur de l’éducation qui sonnait l’alarme l’an dernier. Le rapport du CSE soutenait que le système scolaire québécois était l’un des plus inéquitables au Canada et évoquait pour la première fois un « système à trois vitesses » : le réseau privé, les écoles publiques qui tentent de faire concurrence au privé en offrant des programmes à vocation particulière et pour lesquels il faut passer des tests d’admission et, enfin, la classe ordinaire de l’école publique, confrontée à une concentration de plus en plus importante de « populations défavorisées ou d’élèves moins performants ».

 

« Le Conseil supérieur de l’éducation a fait un excellent travail, mais on voulait aller plus loin et documenter l’ampleur du phénomène pour savoir si c’était quelque chose de marginal ou de plus massif, explique le chercheur Philippe Hurteau en entrevue au Devoir. On est nous-mêmes surpris, on ne pensait pas trouver des résultats aussi élevés, à savoir qu’un si grand nombre d’élèves du secondaire sont sortis d’une manière ou d’une autre du parcours régulier. »

 

Selon les calculs de l’IRIS, c’est aujourd’hui près de quatre élèves sur dix (38,6 %) qui seraient dans une école ou une classe qui impose des critères de sélection.

 

Au préscolaire et au primaire, l’IRIS constate également une hausse des élèves qui fréquentent des écoles privées ou à vocation particulière, mais « bien moins marquée » qu’au secondaire, constatent les auteurs de la note socio-économique.

 

« Les pratiques d’écrémage basées sur une forme ou l’autre de sélection (le rendement scolaire, le comportement, les coûts, etc.) tendent à réduire la mixité sociale à l’intérieur même des classes au profit d’une plus grande homogénéité », précisent-ils.

 

De moins bons résultats

 

Non seulement le système « reproduit et renforce les inégalités sociales et économiques », mais il serait également responsable d’une diminution des résultats scolaires ces dernières années, estime l’IRIS.

 

« Contrairement à la croyance populaire voulant qu’en réunissant les élèves en fonction de leurs performances scolaires, on obtienne de meilleurs résultats, les études démontrent plutôt l’effet inverse. L’homogénéité de la “clientèle scolaire” affecte négativement tous les élèves, qu’ils soient issus de milieux favorisés ou défavorisés », peut-on lire dans le document, qui fait une douzaine de pages.

 

Pour illustrer à quel point « l’effet de ségrégation est malsain », les chercheurs mettent de l’avant le fait que le taux de réussite aux épreuves uniques du ministère de l’Éducation est passé de 91,8 % à 83,6 % entre 2011 et 2015, soit une baisse de 8,2 points. « C’est une chute drastique en l’espace d’à peine quatre ans », déplore Philippe Hurteau.

 

Au privé, le taux de réussite est passé de 98,1 % à 96,2 %, soit une baisse de 1,9 point. Le chercheur n’est pas en mesure d’expliquer les raisons de cette variation, qui est somme toute « assez minime », mais estime que c’est la preuve que l’idée de concurrence et d’écrémage est néfaste pour tous. « Mettre les enfants privilégiés et doués dans les mêmes classes n’améliore pas leur performance et de plus, les retirer de l’école commune nuit aux autres », illustre-t-il.

 

Littérature scientifique

 

L’étude met en lien les deux phénomènes – l’augmentation des élèves qui sont dans des écoles privées ou à vocation particulière et le recul des performances scolaires des dernières années – mais sans arriver à prouver qu’il y a un lien de cause à effet.

 

« On n’a pas fait le travail pour isoler la part de responsabilité de l’écrémage sur ces 8,2 points de recul, mais la littérature internationale a bien documenté les effets d’une augmentation ou d’une diminution de la mixité sociale dans les classes et cela nous indique que ça a un rôle non négligeable », répond le chercheur Philippe Hurteau. Ce dernier convient par ailleurs que les résultats scolaires sont étudiés sur une ligne du temps bien courte et que le recul pourrait être attribuable à plusieurs autres facteurs, tels que les compressions des dernières années dans le réseau de l’éducation. « Ce qui est possible, c’est que les deux facteurs mis en ensemble peuvent se renforcer », répond-il.

 

Réussite éducative

 

Le chercheur de l’IRIS trouve « très surprenant » et « plutôt inquiétant » que la politique sur la réussite éducative, présentée à Québec en juin dernier, ne fasse pas mention de ce phénomène.

 

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, n’était pas disponible mercredi soir pour commenter cette étude qu’il n’avait pas encore vue. Son attachée de presse a référé Le Devoir à une entrevue accordée il y a quelques semaines. Ce dernier affirmait alors que la politique allait travailler pour « l’égalité des chances », même s’il n’y avait pas de pistes d’actions spécifiques aux programmes particuliers. « Il y a du travail à faire », reconnaissait-il. « Il y a chez la classe régulière, classe que d’autres ont appelée ordinaire, une classe de moins en moins régulière en ce sens qu’elle regroupe des gens de profil similaire ou avec des difficultés parce que les autres sont ailleurs. Et ça, c’est certain que c’est préoccupant. Mais il faut s’assurer de donner accès au plus de programmes possibles au plus de gens possibles parce qu’il faut trouver les moyens de les attacher, non pas à leur chaise, mais de faire en sorte qu’ils soient motivés pour y rester. »

  • Michel Laforge - Abonné 7 septembre 2017 06 h 51

    La quatrième voie

    Très bon papier Mme Nadeau.

    Il y a aussi la quatrième voie qui est non négligeable : Celle empruntée par tous ceux qui ont été "rejetés" par le système. Je parle des écoles de raccrocheurs, de ces jeunes dont la résilience pourrait nous donner des leçons. Ils n'ont pas abandonné. Ils nous font honneur. Nous les avons laissé choir.

    On ne doit pas les oublier.

  • Yvon Robert - Abonné 7 septembre 2017 07 h 30

    Le vrai problème

    Le vrai problème, les syndicats et la bureaucratie sont en train d'étouffer l'école publique. Une solution simple s'impose donner à l'école publique la même autonomie que l'école privée possède. Il existe des études pour démontrer que l'autonomie est un facteur de réussite en éducation.Ce serait une grave erreur que de restreindre l'accès à l'école privée. Je parle en connaissance de cause, la venue de l'école privée à St-Jérôme, au dire d'un commissaire d'école a plus stimulé l'école publique de la région plus que les centaines de milliers de dollars que la commission scolaire déboursait pour en améliorer le fonctionnement.
    On devrait financer les deux réseaux de la même façon et donner le choix aux parents

    • Jean-Pierre Proulx - Abonné 7 septembre 2017 09 h 59

      À la condition que tous les élèves puissent accéder à l'un ou l'autre des deux réseaux, public ou privé, en pleine égalité des chances, donc sans test aucun.

    • Cyril Dionne - Abonné 7 septembre 2017 19 h 19

      Non, ce n’est pas les syndicats qui étouffent les écoles publiques. Ils n’aident pas beaucoup mais sont moins nuisibles que les technocrates de l’éducation.

      Pardieu, il y a des fois que je me demande pourquoi je suis de centre-gauche. Pour nos experts en éducation qui n’ont jamais mis les pieds dans une salle de classe, la baisse des résultats découle de plusieurs raisons et n’a rien à voir avec les écoles privées ou les écoles à vocation particulière. Le nivellement par le bas, l’introduction de pédagogie ou l’élève construit supposément son savoir, la fin de l’enseignement de la grammaire, l’utilisation de la technologie pour non pas amener les élèves plus loin, mais bien pour que les écoles paraissent bien. Mais la raison principale de cette chute dans les rendements est le sous-financement des écoles. C’est simple comme bonjour. On pourrait aussi dire que tous les élèves ne sont pas des copies conformes et vous avez des cycles ou certains sont moins performants. Il y a des gens qui apprennent plus vite que les autres. C’est cela l’intelligence.

      Ceci étant dit, l’hétérogénéité dans les écoles n’est pas la formule magique pour la réussite des apprenants. Bien au contraire. Si vous mettez des plus doués avec les plus faibles, les premiers vont s’ennuyer et perdront leur temps. Pour les deuxièmes, ils seront dépassés par les événements et l’apprentissage ne sera pas au rendez-vous. Vous savez, il faut être dans une salle de classe pour comprendre ces concepts qui sont d’une telle limpidité. Avant de nous donner les résultats de vos sondages, vous auriez mieux fait de demander aux enseignants dans les salles de classe.

      En passant, avec la technologie d’aujourd’hui, est-ce que les écoles sont aussi si nécessaires? Tous ont accès à l’information qui n’est vraiment pas dispendieuse. Mais la clé du succès dans tout ceci, c’est d’avoir les filtres nécessaires pour conjuguer le vrai du faux, un phénomène que notre génération des milléniaux ne semblent pas comprend

    • André Nadon - Abonné 7 septembre 2017 20 h 18

      Les syndicats et la bureaucratie peuvent être respnsable en partie, mais le principal responsable, c'est le gouvernement. Quand il veut matter les syndicats, il le fait.
      Le réseau privé devrait se financer lui-même, pour le bien de tous.

  • Nadia Alexan - Abonnée 7 septembre 2017 07 h 34

    Les inégalités sont néfastes pour toute la population.

    Les inégalités sont néfastes pour toute la population, pas seulement les pauvres. C'est l'analyse du célèbre économiste Thomas Piketty auteur du livre: «Le capital au XXI siècle.»
    Malheureusement, c'est une leçon que nos gouvernements n'ont pas comprise encore.

  • Jean Lapointe - Abonné 7 septembre 2017 07 h 37

    Nous devons tous revoir notre conception de l'école.

    «Le rapport du CSE soutenait que le système scolaire québécois était l’un des plus inéquitables au Canada et évoquait pour la première fois un « système à trois vitesses »(Jessica Nadeau)

    A mon avis le problème c'est que la majorité des gens semblent penser que l'école ne doit servir que les intérêts individuels des enfants comme si l'école n'avait pas aussi d'autres fonctions.

    Quand on centre l'école uniquement sur l'acquisition de savoir-faire et de connaissances il est inévitable qu'on en arrive à une telle situation. Pourquoi? Parce qu'on va mettre en place un système qui va valoriser la compétition entre les élèves et quand on instaure cette compétition et qu'on en fait la priorité il est inévitable que de la compétition entre les élèves on passe à la multiplication des écoles pour permettre théoriquement de plus en plus cette compétition.

    On en vient à considérer le système scolaire sur le modèle des entreprises en instaurant un système de concurrence.Et le pire c'est que, semble-t-il, ce système ne donne même pas les résultats escomptés et qu' il serait au contraire nuisible.

    A mon avis nous devrions tous au Québec revoir notre conception de l'école parce que nous sommes mal partis.Il faudrait qu'on réalise que l'école n'est pas une entreprise semblable aux entreprises commerciales et industrielles. Elle doit aussi et surtout avoir une fonction sociale.Elle n'est pas là uniquement pour se préparer à travailler plus tard c'est-à-dire à acquérir autant que possible une formation professionnelle. C'est la priver de sa principale fonction.

    L'école doit permettre aux enfants d'apprendre à vivre ensemble et elle doit permettre à tous de s'intégrer graduellement au sein de la société dans laquelle ils vivront et à laquelle on s'attend à ce qu'ils participent de différentes façons.

    L'école doit permettre aux nouvelles générations de connaître le passé pour pouvoir prendre la relève en continuité avec ce passé. Elle doit leur permettre de s'épanouir

  • Maxime Parisotto - Inscrit 7 septembre 2017 07 h 54

    La lutte des classes? Non mais sérieusement, ça veut dire quoi ça?
    C'est un concept marxiste qui n'a rien à faire dans cet article!

    • Hélène Paulette - Abonnée 7 septembre 2017 10 h 47

      Bien oui, monsieur Parisotto, le passé c'est le passé... Vous pensez vraiment que le 1% se préoccupe de vous?

    • Richard Swain - Abonné 7 septembre 2017 13 h 33

      Il me semble que le jeu de mots de madame Nadeau - ou de la personne chargée d'écrire les titres au Devoir - est particulièrement bien trouvé.

    • Jimmy Carbonneau - Abonné 7 septembre 2017 14 h 36

      La lutte des classes existe en soi et ne relève pas du marxisme; elle reflète la mobilité d'une génération à l'autre entre les strates sociogénomiques d'une société donnée. Pour que le capitalisme fonctionne adéquatement, la possibilité de voir son destin reposé sur son intelligence, sa volonté et son travail propres, plutôt que celui de ses parents ou de son milieu de vie, est essentielle.
      Cela dit, l'école privée n'est pas directement à blâmer autant que la façon dont on la gère et en parallèle gouverne l'école publique. Je soutiens les services publics, mais je constate qu'il est souvent efficace et sain de garder une portion des réseaux au privé aux fins d'étalonnage ou d'innovation. Et tout ça requiert une surveillance constante et un ajustement périodique de l'écosystème.