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    L’école idéale

    Je me souviens qu’il faisait chaud. Très chaud ! Nous étions au troisième étage d’un vieux bâtiment du Mile End. Les fenêtres grandes ouvertes laissaient entendre le ronronnement de la ville. Nous devions être 40 entassés dans cet espace étroit aux murs ternes et aux plafonds hauts. La promiscuité était de mise et les pupitres, dont certains étaient sculptés à la pointe du compas, avaient vu défiler des générations d’élèves. Chacune avait laissé sa petite marque personnelle sur le bois, qui avait depuis longtemps perdu son éclat.

     

    Sur l’estrade — qui permettait de souligner que le professeur n’était pas tout à fait notre égal —, il y avait un homme en nage dont la chemise portait de grands cernes sous les bras. Les élèves riaient volontiers de lui à cause de cela. Il n’en faisait aucun cas et semblait inaccessible lorsqu’il nous expliquait l’extraordinaire beauté des Grenades de Paul Valéry. Ses yeux s’éclairaient au seul son de ces « Dures grenades entr’ouvertes » et se refermaient au son « De sa secrète architecture ». Si ces seuls mots pouvaient produire un tel effet, ils devaient bien avoir quelque chose de magique. Alors, ces vers, il fallait les lire et les relire pour en percer le mystère.

     

    Quand on me demande quelle est l’école idéale, voilà ce que je vois. Non, je ne vois pas de grandes parois de verre donnant sur un jardin exotique. Je ne vois pas de bâtiment moderne où les élèves lisent Harry Potter chacun dans leur coin, assis sur des coussins moelleux. Je ne vois ni murs tapissés d’écrans ni adolescents excités se balançant dans des bulles de plexiglas. Je vois des chaises droites, des murs un peu sales, des pupitres vermoulus et de la sueur, surtout de la sueur, pendant qu’un professeur récite Valéry dans la chaleur de la ville qui ronronne.


     

    Si j’avais un conseil à donner à Pierre Lavoie, Ricardo Larrivée et Pierre Thibault, chargés par le ministre de l’Éducation du Québec de « concevoir un nouveau milieu de vie qui donne le goût aux enfants d’apprendre », voilà ce que je leur dirais. Même que je les amènerais visiter la petite école de la rue de Romainville, dans le 19e arrondissement de Paris, près des boulevards périphériques à deux pas de chez moi.

     

    Chaque matin, les parents, en majorité d’origine africaine ou maghrébine, s’y pressent avec leurs enfants. On y accède par une petite allée fleurie qui mène au préau. Ce qui frappe, c’est le soin mis à rénover cette école dans le respect de son architecture d’origine. Les briques extérieures ont été refaites à l’identique. Les couleurs de la façade reproduites comme au moment de sa construction, quelque part au début du siècle dernier.

     

    Plus bas, rue de Belleville, on trouve une autre école primaire récemment restaurée dans ses moindres détails. Tout a été préservé avec une minutie presque maniaque. La leçon est évidente et elle s’imposera à tous les élèves sans qu’on ait même besoin de la formuler : apprendre, cela impose d’abord de respecter ceux qui nous ont précédés. Il n’y a pas d’activité éducative sans assumer d’abord la transmission de ce que nous a légué l’histoire.

     

    Rien à voir avec les véritables massacres qui ont eu lieu dans de nombreuses écoles de Montréal. Je me souviens qu’à certaines époques, on réduisait du tiers les magnifiques fenêtres des bâtiments des années 1950 pour économiser le chauffage. Ou peut-être s’agissait-il d’empêcher les élèves qui rêvassaient de contempler le ciel. Sans oublier les cours de récréation à moitié réservées au stationnement. Et je ne parle pas des champignons !

     

    Je suis toujours triste quand je passe devant ces belles grandes écoles de briques, celles de Michel Tremblay construites après la guerre, recyclées en coopératives d’habitation. Et que dire du vieux collège Mont-Saint-Louis, rue Sherbrooke, où a étudié Nelligan, aujourd’hui transformé en immeuble en copropriété, symbole d’une sauvagerie sans nom.

     

    Je n’ai rien contre la réflexion architecturale, au contraire. Et dieu sait que nous en avons besoin pour peu qu’elle sache faire preuve d’humilité et qu’elle ne s’imagine pas qu’elle « réinventera l’école ». « Réinventer l’école », quelle fadaise ! Comment ne pas entendre le stupide slogan publicitaire qui se cache derrière ces mots inquiétants ?

     

    Avez-vous remarqué que, chaque fois que la télévision nous parle de l’« école du futur » ou, pire, de « réinventer l’école », il n’est jamais question de contenu ? On ne voit jamais d’élèves qui étudient. Ils font du sport, s’excitent à plusieurs sur un ordinateur ou sautillent à gauche et à droite. Jamais on ne les verra absorbés dans la lecture ou simplement en train de prendre des notes.

     

    Avant d’en dessiner les murs, encore faut-il savoir si l’on veut une école ludique ou une école studieuse. Une école de bobos ou une école pour tous. Une école où l’on se contente de surfer sur les contenus en appâtant les jeunes avec la dernière quincaillerie numérique, ou une école qui s’appuie sur un capital humain et des professeurs avec une solide formation humaniste. Car la forme est d’abord affaire de contenu.

     

    Après tout, à l’époque de François Villon, on étudiait à la Sorbonne assis sur des bottes de foin…













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