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    La Réplique > Écoles privées

    L’école privée, tirer vers le haut ou tirer dans le tas

    18 mai 2017 | Antoine Baby - Sociologue et professeur émérite de l’Université Laval | Éducation
    L'autonomie de l'école privée est aussi limitée que celle de l'école publique, écrit l'auteur.
    Photo: iStock L'autonomie de l'école privée est aussi limitée que celle de l'école publique, écrit l'auteur.

    Le déclencheur Marc-André Girard, directeur du secondaire au collège Beaubois, s’en prend à ceux qui mènent des « campagnes de dépréciation » à l’endroit des écoles privées subventionnées, « ceux qui innovent et qui font autrement sont victimes de “l’effet beige”, cet immense vortex uniformisateur qui nivelle sans cesse vers le bas au nom de l’équité et de l’égalité des chances ».

    « L’école privée, un remède contre le nivellement par le bas en éducation ! », Le Devoir, 14 mai 2017.

    On pourrait résumer l’essentiel de ce plaidoyer pro domo truffé d’affirmations gratuites et sans fondement que nous livre Marc-André Girard dans Le Devoir sur l’école privée par le passage suivant : « L’école privée subventionnée tire le monde scolaire québécois par le haut depuis longtemps. » L’auteur se dit auteur, blogueur et conférencier. Il lui faut en mettre pour le croire, car une fois terminée la première lecture, je me suis dit que quelqu’un avait fait une faute de frappe dans l’énumération de ces titres et qu’il aurait fallu lire « blagueur » et non « blogueur ».

     

    L’auteur appartient en effet à cette catégorie de pseudo-intellectuels qui manient si bien le verbe qu’il n’est pas nécessaire que leurs propos aient du sens, pourvu qu’il soit séduisant. Comme si travailler la forme dispensait de travailler le fond ! Souvent, même, ces gens espèrent que leurs propos aboutiront à un contresens qui sera en fin de compte l’effet recherché. Quand, par exemple, Philippe Couillard déclarait que, grâce à ce que nous avons vécu comme une pénible austérité, il avait « sauvé le Québec d’un désastre financier », il savait pertinemment que ce n’était (je me retiens de dire de gros mots…) qu’une façon de parler. Mais, dans l’iconographie chrétienne, il savait aussi que l’image du Sauveur de l’humanité est tellement puissante qu’il suffisait qu’il la reprenne à son compte même si, dans ce cas-ci, elle n’était en rien fondée, pour faire oublier que c’est aussi lui qui était l’auteur de cette turpitude collective dont il prétendait nous sauver.

     

    Des sophistes

     

    Que mes amis philosophes me le permettent, personnellement je n’hésite pas à qualifier ces gens de sophistes. Ce sont des ferrailleurs du verbe qui tiennent des propos qui, sous des apparences de vérité et de logique, sont en réalité faux ou encore dépourvus de sens. C’est souvent une façon élégante de camoufler une réalité déshonorante à laquelle les gens qui tiennent de tels propos sont eux-mêmes partie. Ce me semble être le cas de nombre de dirigeants politiques actuels, notamment Philippe Couillard et Justin Trudeau. Il faudrait que les générations montantes apprennent à mieux lire et à mieux décrypter les sophismes du discours public.

     

    Le titre même de l’article annonce le sophisme : « L’école privée subventionnée, un remède contre le nivellement par le bas ». Est-ce à dire que l’école privée non subventionnée ne serait pas capable de lutter contre le nivellement par le bas ? Et en quoi consiste au juste l’action de niveler par le bas ? Et qui sont les victimes de ce nivellement par le bas ? Et qui donc serait l’auteur de ce mystérieux fléau ? Le reste n’est qu’un tissu de sophismes qui se déclinent sous tous les modes : sous-entendus, non-dits, lieux communs, affirmations gratuites, péremptoires et sans fondement, clichés et quoi encore.

     

    J’ai relevé quelques passages qui, faute de données probantes, auraient pu, par exemple, s’appliquer aussi bien à l’école publique qu’à l’école privée, ou alors être complètement dépourvus de sens en dépit des apparences. En voici quelques exemples.

     

    « Une école privée en est une qui est autonome […] sur le plan décisionnel… »

     

    Commentaire : pas plus ni moins que l’école publique si elle veut garder son droit de délivrer des attestations de fin d’études. Elle est soumise comme l’autre aux exigences du programme et aux directives ministérielles. Son autonomie est donc aussi limitée que celle de l’école publique.

     

    « Il est donc plus simple de mobiliser les acteurs puisqu’ils prennent part aux initiatives locales… »

     

    Commentaire : plus simple par rapport à quelle autre situation ? Les écoles privées ont-elles réussi à mobiliser les acteurs pour des initiatives locales comparables aux écoles vertes Brundtland, aux CFER ou au projet de l’ÉcoRéussite et quoi encore ? Si oui, qu’on m’en nomme une ?

     

    « L’école privée implique une meilleure accessibilité aux instances et au personnel qui encadre les élèves… »

     

    Commentaire : meilleure que qui, que quoi ? Que celle des écoles publiques ? Des preuves, des preuves. Autrement, j’en conclurai qu’il s’agit d’une autre affirmation gratuite et péremptoire.

     

    « Bien souvent, l’école privée subventionnée permet des percées innovatrices en éducation… »

     

    Commentaire : ici encore, nous sommes en présence d’un propos qui laisse entendre mine de rien que l’innovation est le propre de l’enseignement privé subventionné. Aux limites de ma tolérance, ces lignes ont des relents de malhonnêteté intellectuelle. À moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’une ignorance crasse de ce qui se passe dans l’école publique.

     

    Plus de rigueur

     

    Et ça continue comme ça sur des airs d’« alternative facts » à la Trump jusqu’à la dernière ligne. Si c’est là en effet la tournure d’esprit qui préside à la formation générale et au développement de la rigueur intellectuelle chez les élèves du privé, c’est aussi là la preuve que, contrairement à ce que prétend l’auteur, les parents-payeurs du privé ne seraient pas plus exigeants de qualité que les parents des élèves de l’école publique. Pour ne pas faire mentir l’auteur, grand patron d’un collège privé, il serait donc temps que les parents exigent plus de rigueur de la part de leurs dirigeants scolaires dans la construction de l’apologétique de l’institution.

     

    L’ensemble de l’oeuvre, s’il est représentatif du privé, m’invite à croire que non seulement celui-ci ne tire pas « le monde scolaire québécois vers le haut depuis longtemps », mais qu’au contraire il se contente de créer des écrans de fumée et de tirer dans le tas. Et ce type de plaidoyer bling-bling n’aide en rien la cause de l’enseignement privé. À la limite, je devrais m’en réjouir puisqu’il y a longtemps que je réclame, avec bien d’autres, que notre gouvernement cesse de subventionner l’enseignement faussement privé pour mettre ces ressources à la disposition d’une école publique forte et véritablement émancipatrice des enfants de milieux moins nantis.













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