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    Idées

    Au fondement de la question de l’échec en éducation

    12 mai 2017 | Pierre-Luc Desjardins - Candidat au doctorat en philosophie et chargé de cours à l’Université Paris-1 Panthéon Sorbonne/Université de Montréal | Éducation
    «En ne concevant pas le parcours scolaire comme une fin en soi, [...] on oublie le rôle fondamentalement politique que doit jouer l’éducation en contexte démocratique», écrit l'auteur.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «En ne concevant pas le parcours scolaire comme une fin en soi, [...] on oublie le rôle fondamentalement politique que doit jouer l’éducation en contexte démocratique», écrit l'auteur.

    Dans la foulée de la révélation du « scandale de la note de passage » entourant l’évaluation dans les établissements scolaires du Québec, il sera de bon ton pour quelques jours de s’indigner publiquement et de sortir dans les médias pour se prononcer en 300 mots contre la culture de la médiocrité qui mine le système d’éducation québécois. On rappellera ici la formation lacunaire des maîtres, et là l’absence de soutien et de ressources accordés aux professeurs, de même que la culture administrative nuisant à l’enseignement.

     

    Pourtant, on peut déjà prévoir qu’un problème fondamental ne sera mentionné de part et d’autre que du bout des lèvres, toujours sans gratter plus loin que la surface. Il s’agit du problème de l’idéologie dominante dans le système d’éducation québécois — un problème aussi insidieux et difficile à définir que la notion même d’idéologie, variable toujours présente, tacitement, dans tout discours. Cette idéologie est celle du néolibéralisme.

     

    Nous pouvons circonscrire le concept de néolibéralisme à l’aide de deux caractéristiques fondamentales, dont on observe aisément les impacts dans la sphère politique québécoise : 1. La réduction du politique à l’économique, qui s’opère lorsque les questions politiques fondamentales se voient offrir des réponses exclusivement économiques ; elle a pour corollaire la transformation du citoyen en travailleur ou en client ; 2. La réduction du collectif à l’individuel, qui a lieu lorsque des enjeux collectifs sont ramenés à l’intérêt de l’individu, lequel intérêt est perçu comme entrant en conflit avec celui de la collectivité.

     

    À l’école du néolibéralisme

     

    S’il est normal de vouloir que l’enseignement dispensé aux jeunes Québécois conserve un aspect « pragmatique », la soumission de notre compréhension de l’éducation à l’idéologie néolibérale nous pousse à concevoir l’école comme un lieu de formation où développer des compétences utiles (lire : « utilisables »), où la pertinence des savoirs développés se mesure à l’étalon de leur capacité à être mis à profit immédiatement sur le marché du travail. C’est également la double réduction néolibérale qui nous pousse à concevoir l’éducation comme subordonnée à la recherche d’emploi — à concevoir la diplomation non comme ce qui chapeaute le déploiement patient et prolongé d’efforts nécessaires à la transformation de soi et au développement du jugement critique, mais comme l’embryon de la reconnaissance professionnelle.

     

    Ainsi, dans un contexte où la fin ultime de l’éducation est l’emploi et non l’éducation elle-même, comprise comme « formation citoyenne », la diplomation devient un droit inaliénable du futur travailleur, que l’échec retient « injustement » sur les bancs d’école, l’empêchant d’atteindre sa fin réelle.

     

    La logique néolibérale ne nous permet pas de penser qu’il soit juste de faire échouer à son cours de français un élève appelé à faire des sciences naturelles ; ou, pour transposer le problème en contexte collégial, ces outils ne nous permettent pas de penser la légitimité du fait de faire échouer en philosophie un étudiant appelé à faire des études de médecine, dans la mesure où un tel échec lui nuirait « inutilement » sur le plan professionnel.

     

    En ne concevant pas le parcours scolaire comme une fin en soi, comme une étape permettant de former des individus ou des citoyens plutôt que des employés, on oublie le rôle fondamentalement politique que doit jouer l’éducation en contexte démocratique. Lorsque l’éducation devient un « choix personnel » — un moyen d’obtenir un meilleur emploi, par exemple —, on oublie qu’une population peu ou mal éduquée est également une population à qui manquent la culture, le sens historique, le jugement critique nécessaires à une compréhension réelle de ses droits.

     

    Qui plus est, en concevant le développement intellectuel de l’individu comme subordonné à sa vie professionnelle, on entretient une culture de la médiocrité où l’on voit mal pourquoi il faudrait en savoir davantage que ce qui est directement utilisable dans le cadre extrêmement limité du travail rémunéré.

     

    En définitive, le fait de s’étonner, de s’indigner de temps à autre collectivement de certaines pratiques douteuses entretenues par les directions scolaires ne résoudra pas le problème fondamental, qui se trouve dans la dimension idéologique. Seul un changement dans la culture institutionnelle du réseau public et dans la vision de l’éducation mise en avant par nos élites politiques nous permettra de nous affranchir de la conception néolibérale au profit d’un système d’éducation qui, sans abandonner l’objectif de neutralité axiologique de l’enseignement, demeure conscient du caractère irréductiblement politique de sa mission.

     

    Ce caractère politique ne pourra lui-même être accompli sans un retour massif des « humanités » au secondaire : c’est avant tout à grands coups d’histoire, de littérature, de philosophie et de science politique (pour ne nommer que quelques disciplines) que sont formés les esprits citoyens.













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