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    La «patate chaude» de l’éducation sexuelle

    Tout le monde convient qu’il faut améliorer l’enseignement, mais un malaise persiste

    15 avril 2017 |Marco Fortier | Éducation
    Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx
    Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx

    L’éducation sexuelle rend tout le monde mal à l’aise. Les enseignants se sentent mal formés pour parler de ces choses intimes à leurs élèves. Des parents refusent que leurs enfants soient exposés à ces contenus « osés ». Le ministère de l’Éducation marche sur des oeufs : il hésite à rendre obligatoire cette matière pourtant plus nécessaire que jamais.

     

    L’éducation à la sexualité est une « patate chaude ». Personne ne veut toucher à ça. Un grand flou entoure l’éducation à la sexualité depuis la réforme scolaire du début des années 2000. Ces notions faisaient partie du cours de formation personnelle et sociale, qui a été aboli en 2001. Depuis, l’éducation sexuelle semble laissée au bon vouloir des écoles. La majorité des écoles primaires et secondaires n’enseignent que le strict minimum, disent nos sources.

     

    Pour relancer l’enseignement de cette matière jugée essentielle, le ministère de l’Éducation a instauré en 2015 un projet-pilote de deux ans dans une quinzaine d’établissements. On nous dit que ces projets fonctionnent plutôt bien : des enseignants, appuyés par des infirmières ou des sexologues, donnent 5 heures par année d’éducation à la sexualité au primaire et 15 heures au secondaire.

     

    Pourquoi ça fonctionne bien ? Parce que dans ces écoles il y avait des volontaires. Une enseignante ou une infirmière qui a envie de jaser de sexualité avec les jeunes. Ou une directrice qui a convaincu son personnel d’embarquer dans le projet.

     

    Cet enthousiasme envers l’éducation à la sexualité, il se fait rare dans les écoles. Tout le monde est d’accord : c’est une matière incontournable. Il faut l’enseigner. Les syndicats d’enseignants et les directions d’école estiment toutefois que les conditions ne sont pas réunies pour rendre le cours obligatoire dès la rentrée de septembre prochain.

     

    Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, est d’accord. Il compte augmenter le nombre de classes qui offriront les apprentissages en éducation sexuelle à la rentrée de l’automne 2017, mais il ne rendra pas la matière obligatoire dans tout le réseau primaire et secondaire.

     

    « On veut s’assurer que les enseignants ou les gens qui donneront ces enseignements […] soient formés pour le faire, soient à l’aise pour le faire et que ça se fasse correctement », a dit le ministre à l’Assemblée nationale cette semaine.

     

    Les parents sont une des sources du malaise entourant l’éducation à la sexualité. Les enseignants et les directions d’école vous le diront : toutes les fois qu’il est question de sexualité en classe, l’école reçoit des appels de parents. Ils veulent savoir — de façon tout à fait légitime — pourquoi leur enfant entend parler de « sexe » à l’école.

     

    « De plus en plus de parents sont mal à l’aise par rapport à l’enseignement de la sexualité dans les écoles. Il me semble qu’il y a de la place pour un dialogue constructif », dit Jasmin Lemieux-Lefebvre. Ce père de deux enfants travaille pour le diocèse de Québec. Il dit être favorable à l’éducation à la sexualité en classe, mais il estime que certains enseignements vont à l’encontre de ses valeurs chrétiennes.

     

    Le programme du ministère de l’Éducation tient pour acquis que les élèves auront des relations amoureuses et sexuelles, et qu’ils seront exposés à la pornographie. Plutôt que de faire comme si les élèves vivaient dans une bulle, le programme entre dans le vif du sujet : dès la première année du secondaire, on enseigne aux élèves à « comprendre comment l’attirance et les sentiments amoureux permettent de prendre conscience de son orientation sexuelle ». Au fil des ans, l’éducation à la sexualité aborde les « caractéristiques de l’agir sexuel », la notion de consentement et d’agression sexuelle, la « place du désir et du plaisir dans l’agir sexuel ».

     

    Autres éléments au menu des apprentissages : « adopter une attitude favorable à l’utilisation du condom », mesures à prendre après une relation non protégée, comment évaluer les risques d’infection transmise sexuellement, réfléchir aux enjeux associés à la grossesse…

     

    Jasmin Lemieux-Lefebvre connaît des parents qui réclament le droit de retirer leurs enfants du cours d’éducation à la sexualité. Le problème, c’est qu’il ne s’agit pas d’un cours. Les apprentissages sont saupoudrés tout au long de l’année scolaire dans les matières obligatoires, comme les mathématiques, le français ou la biologie. À quel moment ces « contenus » d’éducation à la sexualité sont-ils enseignés aux enfants ? Par qui ? Les réponses ne sont pas claires.

     

    La tête dans le sable

     

    « Des parents ont des inquiétudes. Ils ne savent pas de quelle façon c’est abordé. Ils se demandent qui sont ces personnes qui enseignent l’éducation à la sexualité à leurs enfants, quelles sont leurs valeurs et quel est le programme », dit Isabelle Arcoite, finissante en sexologie à l’UQAM.

     

    Elle et sa collègue Émilie Veilleux ont lancé un site Web voué à l’enseignement de la sexualité aux enfants et aux adolescents. Elles ont produit une cinquantaine de capsules vidéos qui expliquent en termes simples les grands enjeux de la sexualité : infections transmises sexuellement, grossesse, contraception, relations saines ou malsaines, pornographie…

     

    « C’est un sujet délicat. L’éducation à la sexualité peut entrer en conflit avec la religion. Des parents croient que parler de sexualité équivaut à donner la permission. Ils croient que, si on n’en parle pas, ça n’arrivera pas. Ils se trompent ! » dit Isabelle Arcoite.

     

    Une directrice adjointe d’école secondaire raconte l’anecdote suivante : une mère de famille est venue demander qu’on retire sa fille des cours d’éducation sexuelle parce que, dans sa culture, les adolescents n’ont pas de vie sexuelle. La semaine suivante, cette élève est allée voir l’infirmière de l’école pour lui demander la pilule du lendemain.

     

    Les parents ont beau se mettre la tête dans le sable, leurs enfants sont exposés très jeunes à la pornographie sur Internet : à 12 ans en moyenne pour les garçons et à 13 ans pour les filles, rappelle Isabelle Arcoite. Ils croient que la porno, c’est la réalité : pas besoin de condom, aucun risque de grossesse ou de contracter une maladie…

     

    Ça peut être compliqué, de parler de ces enjeux à des élèves. Ou intimidant. Il faut trouver le ton. Il faut trouver les mots justes pour livrer l’information sans heurter les élèves — ou leurs parents. Isabelle Arcoite comprend les syndicats d’enseignants qui déplorent leur manque de formation pour donner l’éducation à la sexualité. Ça adonne bien : il existe des gens, les sexologues, dont le métier consiste à parler de sexualité. Ils sont même prêts à aller dans les classes pour donner un coup de main aux enseignants…

     

    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.












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