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    Le vrai danger de l’affaire Andrew Potter

    Pierre Trudel
    28 mars 2017 |Pierre Trudel | Éducation | Chroniques

    La semaine dernière, le professeur Andrew Potter, de l’Université McGill, publiait un texte polémique proposant une interprétation controversée du fonctionnement de la société québécoise. Le texte était truffé d’erreurs et de raccourcis, et il reflétait des préjugés. L’Université McGill s’est sentie obligée de déclarer sur Twitter que ce texte ne représente pas l’opinion de l’institution, comme si une université avait à avaliser les propos émanant de l’un ou l’autre de ses chercheurs.

     

    À l’automne 2015, une professeure de l’Université Laval publiait un rapport controversé sur les radios de la ville de Québec, appelant à une réglementation plus stricte à leur égard. Des voix se sont élevées afin de réclamer que l’Université Laval « condamne » ce rapport ou s’en « dissocie ».

     

    Lorsque, cédant aux pressions, une direction universitaire entre dans le jeu d’avaliser un propos ou de s’en dissocier, cela induit un effet inhibiteur, qui peut se révéler pire que le discours qu’on cherche à condamner.

     

    La liberté universitaire est ce principe fondamental qui assure que les universités sont en mesure de jouer effectivement leur rôle dans une société démocratique. Il postule que les universitaires ont la liberté de rechercher et de publier à la seule condition que leurs propos ne contreviennent pas aux lois.

     

    Le rôle des universités

     

    La tentation de réclamer que les gestionnaires des universités agissent comme des préfets de discipline à l’égard des écrits émanant des chercheurs qui terniraient la « marque » de l’université procède d’une mauvaise compréhension du rôle de ces institutions. Une université n’est pas une organisation hiérarchique dans laquelle les dirigeants auraient le droit de punir un professeur ou un étudiant pour ses opinions.

     

    La liberté universitaire n’exclut pas que des pairs ou des membres de la société civile rappellent à l’ordre celui qui délire. Lorsque la gouvernance collégiale d’une institution universitaire fonctionne, ceux qui travaillent avec un professeur doivent être en mesure d’évaluer s’il est la personne de la situation pour diriger un centre de recherche. Andrew Potter a démissionné de ses fonctions administratives sans doute en partie à la suite de protestations en provenance de ses pairs.

     

    Les universités sont structurées de manière à garantir les conditions effectives de la liberté de rechercher et de s’exprimer librement. Leur gouvernance doit refléter la nécessité d’assurer un fonctionnement compatible avec les valeurs fondamentales qui fondent l’institution universitaire.

     

    Les universités regroupent un ensemble de personnes aux opinions différentes. Elles doivent assurer les conditions propices à la production et à la diffusion des connaissances. Ce sont des milieux qui sont organisés afin de favoriser la confrontation des idées, envisagée comme condition du progrès des savoirs. Les universitaires doivent évidemment répondre de leurs travaux et de leurs écrits. Mais dans les universités, la régulation des abus s’effectue par le jugement des pairs selon des processus visant à vérifier si les démarches sous-tendant un propos sont valides en fonction des normes qui prévalent dans les champs du savoir concernés.

     

    Des propos « autorisés » ?

     

    Or, lorsque pour répondre aux pressions et aux vindictes populaires ceux qui ont pour tâche de gérer une institution universitaire se mettent, au nom de l’institution, à approuver ou à désapprouver les propos ou les écrits de l’un ou l’autre des chercheurs ou professeurs, le risque s’accroît que s’installe un régime selon lequel les propos doivent être « autorisés » par les gestionnaires. Alors, la liberté universitaire recule.

     

    L’université comme espace de liberté de recherche est mise à mal au nom d’approches gestionnaires en vertu desquelles il importe avant tout de protéger la « marque » de l’institution envisagée comme une entreprise. En octobre 2011, les dirigeants d’universités canadiennes publiaient une déclaration sur ce qu’ils désignent comme la « liberté universitaire ». Selon ces gestionnaires, la liberté des universitaires doit s’exercer dans le cadre de la « mission » de l’université. De là à inférer que tout propos qui ne cadrerait pas avec cette mission pourrait être sanctionné, il n’y a qu’un pas, que certains sont tentés de franchir.

     

    Dans le contexte actuel où s’amenuise la tolérance à la dissidence, la liberté universitaire est présentée comme un obstacle à une volonté de gérer les universités selon les normes et pratiques qui prévalent dans toute autre entreprise. Cela ouvre la porte à la multiplication des contrôles et « approbations » afin d’assurer que les universitaires se conforment aux décrets des gestionnaires au nom du respect de la « mission ». Voilà le vrai danger révélé par l’affaire Andrew Potter.













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