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    Quand la recherche permet de jeter des ponts

    Entretien avec la spécialiste du Maghreb Osire Glacier

    18 février 2017 | Émilie Corriveau - Collaboration spéciale | Éducation
    Des Marocaines manifestant pour l’égalité des sexes
    Photo: Fadel Senna Agence France-Presse Des Marocaines manifestant pour l’égalité des sexes
    Ce texte fait partie d’un cahier spécial.

    Spécialiste de l’histoire des femmes, de la politique du genre et des droits de la personne au Maroc, Mme Osire Glacier est professeure au Département d’histoire et au Département des sciences politiques et des études internationales à l’Université Bishop. Par ses travaux, la chercheuse tente non seulement d’apporter sa contribution à la connaissance du Maghreb, mais également de collaborer à un meilleur vivre-ensemble.


    Née à Agadir dans les années 1960, Osire Glacier a vécu au Maroc jusqu’à l’âge de 17 ans. Élevée au sein d’une famille qui avait la défense des droits de la personne à coeur, elle confie avoir toujours été largement intéressée par les questions qui y étaient liées.

     

    « Quand j’étais adolescente — même petite fille —, je voyais le monde dans lequel nous vivions au Maroc et je notais les inégalités, relate-t-elle. Je constatais que les femmes avaient moins de libertés, qu’il y avait une certaine domination des hommes. C’était quelque chose qui me préoccupait beaucoup. »

    Aussi, lorsque est venu le temps de choisir un champ d’études, c’est tout naturellement que Mme Glacier s’est tournée vers celui des droits de la personne dans le monde arabe. Après avoir passé quelques années en France et aux États-Unis, elle a mis le cap sur le Québec pour y réaliser une maîtrise à l’Université Laval, puis un doctorat à l’Université McGill.

     

    « Mon idée était claire : je voulais travailler sur la situation des femmes, l’égalité des sexes et les droits de la personne au Maroc. Je voulais le faire du Québec, parce que j’avais envie d’y vivre et de contribuer à sa société. »

     

    Contribuer à la démocratie

     

    Depuis, Mme Glacier n’a pas chômé. En plus de donner différents cours à l’Université Bishop et d’offrir ponctuellement des conférences, elle a rédigé un nombre substantiel de textes sur ses domaines de recherche privilégiés. Parmi ses écrits les plus importants figurent les ouvrages Les droits humains au Maroc : entre discours et réalité, ainsi que Femmes politiques au Maroc d’hier à aujourd’hui.

     

    Dans le premier, elle explique les positions d’arrière-garde soutenues par les hauts fonctionnaires, les ambassadeurs et les ministres de Rabat, capitale du Maroc, et révèle l’écart considérable qui subsiste entre les discours officiels et la réalité quotidienne. Dans le second, elle dresse le portrait d’une trentaine de femmes ayant vécu entre les Ve et XXe siècles et ayant eu une certaine présence au sein des hautes sphères du pouvoir au Maroc. Par le fait même, elle déconstruit la thèse selon laquelle cette présence serait étrangère à l’histoire, la culture et la religion de ce pays du Maghreb.

     

    « Par mes livres et mes recherches, j’essaie, avec l’accès aux ressources que j’ai ici, de contribuer aux luttes démocratiques et à l’égalité des sexes au Maroc », indique Mme Glacier.

     

    C’est d’ailleurs dans cet esprit que la chercheuse a lancé un blogue intitulé Études marocaines. Regroupant de nombreux textes et de courtes analyses rédigés par Mme Glacier, ce dernier sert principalement à faire de la mobilisation des connaissances sur des sujets qui ont trait aux femmes et aux droits de la personne au Maroc.

     

    « Je le fais beaucoup par sentiment de responsabilité, encore une fois pour contribuer à la démocratie au Maroc, soutient la chercheuse. J’ai visité les universités et les bibliothèques là-bas. Ça fait mal au coeur, les étudiants n’ont pas accès aux ressources. Par mon blogue, j’essaie de leur donner autant d’informations que possible sur l’histoire des femmes, la politique de la sexualité, les droits fondamentaux, etc. »

     

    Déconstruire les stéréotypes

     

    Mais par ses travaux, Mme Glacier ne cherche pas seulement à contribuer à la démocratie marocaine ; elle espère également apporter un éclairage constructif au dialogue québécois.

     

    « C’est important pour moi de déconstruire les stéréotypes, signale-t-elle. J’espère que je contribue à ce qu’on voie que tous les musulmans ne forment pas un bloc monolithique. Ce ne sont pas tous les musulmans qui sont irrationnels, contre les droits des femmes, rétrogrades, etc. Parmi eux, il y a plein de gens progressistes ! »

     

    « J’essaie d’apporter des connaissances qui peuvent permettre de lutter contre le populisme, ajoute la chercheuse. Malheureusement, que ce soit en France, aux États-Unis ou ici, même si c’est moins fort au Canada qu’ailleurs, il y a une forte remontée du populisme et des idées du style “eux contre nous”, nous étant la démocratie occidentale et eux l’obscurantisme oriental. […] Je suis originaire de là-bas, j’ai fait le choix de vivre ici ; je connais très bien la politique du Moyen-Orient et les enjeux politiques. Je peux éclairer, contribuer à l’information pour qu’il n’y ait pas ce populisme. »

     

    Une nouvelle publication

     

    Déjà sous presse, le prochain livre de Mme Glacier paraîtra au printemps chez Macmillan. Intitulé Feminity, Masculinity, and Sexuality in Morocco and Hollywood, il traite de l’impact des construits du féminin, du masculin et du sexuel sur les droits des femmes.

     

    Comme grille théorique, l’auteure a adopté les travaux de Michel Foucault relatifs à la discipline du corps et ceux de Pierre Bourdieu portant sur la domination masculine.

     

    « J’ai examiné les construits sociopolitiques du corps, de la féminité, de la masculinité et de la sexualité dans un corpus de soixante-cinq biographies et autofictions d’écrivaines et écrivains marocains, précise-t-elle. Je me suis appuyée par ailleurs sur les enquêtes, études et recherches scientifiques sur ces sujets. »

     

    Audacieuse, sa proposition relève des survivances de l’ordre androcentrique relatives au corps, à la féminité, à la masculinité et à la sexualité dans l’imaginaire du cinéma d’Hollywood.

     

    « Plus précisément, cette étude identifie au fil de l’analyse des thèmes stratégiques dans le film Mr. and Mrs. Smith, où les deux protagonistes, joués par Brad Pitt et Angelina Jolie, sont présentés comme égaux, mais sont en fait de véritables symboles de la féminité et de la masculinité », explique la chercheuse.

     

    Si Mme Glacier s’est efforcée d’inscrire la problématique des sexes au Maroc dans les luttes globales des femmes contre la suprématie masculine, c’est notamment qu’elle refusait d’alimenter « les discours instrumentalisant la problématique des femmes en islam pour livrer des agressions militaires, ou encore pour marginaliser les populations musulmanes vivant en Occident ».

     

    « En général, les requêtes d’égalité entre les sexes au Maroc tendent à rencontrer une résistance vive auprès de certains groupes sociaux au nom des prétendues authenticité culturelle, identité religieuse et traditions nationales, conclut-elle. En exposant les mêmes dynamiques — quoique atténuées — de l’ordre androcentrique dans l’imaginaire hollywoodien, ce livre montre que la domination masculine est loin d’être une spécificité nationale. »













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