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    Idées — Éducation

    Les «données probantes», un nouveau dogme?

    Il faut combattre la croyance selon laquelle c’est la seule médecine capable de soigner l’éducation

    22 décembre 2016 | Frédéric Saussez et Claude Lessard - Respectivement professeur en fondements de l’éducation à l’Université de Sherbrooke et professeur émérite en sociologie de l’éducation, Université de Montréal | Éducation
    La pratique basée sur les données probantes véhicule une vision particulière du mode de régulation des métiers de l’éducation.
    Photo: Getty Images La pratique basée sur les données probantes véhicule une vision particulière du mode de régulation des métiers de l’éducation.

    Les données probantes se sont invitées à la consultation sur la réussite éducative. Si l’on peut se réjouir d’une discussion publique sur les rapports entre le chercheur et l’artisan de l’éducation, il importe aussi d’être attentifs à certains enjeux liés à l’essor du mouvement de la pratique basée sur des données probantes (evidence-based practice) en éducation.

     

    En médecine

     

    Le mouvement de l’evidence-based practice (EBP) trouve son origine dans le champ de médecine. À la suite des travaux de l’Evidence-Based Medecine Working Group s’y est développé un modèle de formation visant le renforcement du caractère scientifique de la pratique clinique. Il importait que les données probantes disponibles trouvent leur place aux côtés d’autres formes de savoirs dans le raisonnement clinique conduisant à la prise de décisions relatives à ce qu’il convient de mettre en oeuvre pour répondre à la demande du patient. Désirant transformer en profondeur la culture professionnelle des cliniciens, ce mouvement promouvait un type de recherche et une modalité d’agrégation des résultats spécifiques. Il veillait aussi au développement d’une infrastructure dédiée au transfert des connaissances afin de rendre accessibles aux cliniciens les données probantes dans un format lisible.

     

    Une donnée probante est le produit d’un type de recherche particulier et, par conséquent, toute donnée de recherche ne constitue pas nécessairement une donnée probante. Celle-ci résulte d’une démarche expérimentale précise : l’essai contrôlé randomisé dont la fonction est d’attribuer avec le moins de doute possible que c’est bien le traitement X qui produit un effet Y. Il est considéré comme l’étalon or en la matière.

     

    Migration vers l’éducation

     

    Ce mouvement a trouvé un écho favorable dans différents champs de recherche structurés en référence à des champs de pratiques professionnelles : travail pénitentiaire, travail social, éducation, etc. Dans ces champs, ce mouvement renforce l’idéologie d’une gouvernance par les chiffres. En effet, la rhétorique de la preuve permet de justifier de nouvelles formes de contrôle de l’action publique. La notion de donnée probante matérialise alors l’espoir de soumettre à la rationalité instrumentale le noyau technique de ces métiers, et ainsi d’exercer une nouvelle forme de contrôle sur des activités traditionnellement rétives à celle-ci en raison de leur forte composante relationnelle et contextuelle. Elle concrétise aussi le projet de certains acteurs d’y prendre le pouvoir.

     

    Ce mouvement véhicule une vision particulière du mode de régulation des métiers de l’éducation. Il repose sur l’idée que l’activité de l’artisan en éducation peut et doit être soumise à la rationalité instrumentale. En effet, cette activité serait dans une large mesure inféodée par d’autres formes de rationalités irréductibles à la rationalité technique. Qualifiées de légendes, modes ou superstitions, elles doivent être éradiquées afin de laisser la place à une pratique rationnelle. L’analogie avec le traitement médical fonde alors la nécessité de tester et approuver les guides de pratique avant de prescrire leur mise en oeuvre aux artisans.

     

    Les tenants de l’EBP sont donc animés par la croyance que, pour soigner l’éducation, les prescriptions organisant le travail enseignant doivent être musclées à l’aide de ces données. Celles-ci ne fournissent-elles pas, en effet, les moyens les plus rationnels pour atteindre les buts fixés aux enseignants ? Dit autrement, l’intelligence du métier réside dans les prescriptions organisant le travail et non dans l’engagement des personnes dans une activité propre dont elles essaient de garder le contrôle pour faire malgré tout ce qu’on leur demande de faire. Ainsi, la rhétorique des données probantes conduit à revisiter le taylorisme et son projet de prédire et de contrôler l’activité laborieuse. Cela ne fait-il pas courir le risque d’un confinement de celle-ci orchestré par un ordre professionnel qui n’émanerait pas du métier lui-même ?

     

    Contrer ces dérives

     

    Alors que la médecine basée sur des données probantes est citée comme l’exemple à suivre pour l’éducation, soulignons qu’elle fait face à diverses dérives : accroissement du contrôle politique et managérial sur les pratiques cliniques ; accroissement corrélatif d’un pilotage par les résultats menant à une dépossession du métier ; abstraction du patient et des singularités dont il est porteur conduisant à négliger la question de la multimorbidité et à masquer le caractère inopérant, dans ce cas, des guides d’action.

     

    Pour contrer ces dérives, la médecine en appelle à une renaissance du mouvement, avec pour ligne directrice le repositionnement du patient au centre des préoccupations, la revalorisation du raisonnement clinique et le rejet d’un assujettissement de celui-ci au strict respect des guides d’action, l’ancrage de l’intervention dans la relation entre le clinicien et le patient, l’appel à des recherches plus diversifiées prenant en compte les rationalités particulières des acteurs.

     

    Si l’EBP ne constitue pas la panacée promise, il ne s’agit pas pour autant de la diaboliser. Les données probantes constituent des repères importants pour structurer les délibérations sur le plan politique et/ou pratique au regard de l’action qu’il convient de mettre en oeuvre. En inscrivant leur usage dans la philosophie sociale de John Dewey, il importe de créer des conditions propices afin de les traiter comme « des hypothèses de travail et non comme des programmes à exécuter de manière rigide ». Il s’agit d’une autre vision de la régulation du métier reposant sur l’engagement des acteurs dans des démarches d’enquête où les données probantes trouvent leur place aux côtés d’autres formes de savoirs éclairant les enjeux, les conditions ou encore les effets souhaitables et non souhaitables de nouvelles possibilités d’action. Il importe alors de créer des espaces-temps de délibération collective sur les façons de faire et refaire le métier et ainsi ouvrir à une réelle prise en main du métier sur son devenir et celui des jeunes qui lui sont confiés.













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