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    Libre opinion

    Une servitude bien volontaire…

    27 octobre 2016 | Réjean Bergeron - Professeur de philosophie au collège Gérald-Godin et auteur de «Je veux être un esclave !» (Poètes de brousse, 2016) dont le texte qui suit est un extrait | Éducation
    «Beaucoup d’enseignants ne savent plus ce que veut dire enseigner», avance l'auteur.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Beaucoup d’enseignants ne savent plus ce que veut dire enseigner», avance l'auteur.

    Je ne suis pas tendre à l’endroit de certains enseignants dans plusieurs des textes qui suivent. Je les accuse d’être les complices de leur propre esclavage, de démissionner, de jeter l’éponge, de se mettre au service d’un système qui fait pourtant tout pour les rabaisser, les discréditer dans ce qui constitue le coeur même de leur profession : être cette étincelle qui mettra le feu à tous ces savoirs qu’ils ont à transmettre afin qu’ils deviennent comestibles pour leurs étudiants. Enseigner, c’est transmettre des savoirs, une culture, et non pas les compétences du jour qui demain seront dépassées.

     

    Si la réforme de l’éducation a graduellement transformé l’enseignant en animateur de groupes à qui on demande de se mettre au niveau de l’élève, de respecter son rythme, ses attentes, ses intérêts et de tout faire pour ne pas ébranler son estime de soi, la présence de plus en plus poussée des technologies de l’information et de la communication dans les salles de cours est en train de les transformer en techniciens ou en appariteurs.

     

    Au service de la technologie

     

    Trop d’enseignants se précipitent sur ces nouvelles technologies sans savoir si elles peuvent répondre à leurs objectifs pédagogiques ou s’il vaut la peine, dans un contexte gravement touché par les compressions budgétaires, de dépenser temps et surtout argent pour se les procurer. Pour plusieurs d’entre eux, les nouvelles technologies ne peuvent qu’être bénéfiques pour le développement intellectuel de leurs élèves ; cela devient un dogme, une croyance. Dans la tête de ces enseignants, technologie rime avec progrès et comme le dit le dicton, il est bien difficile de l’arrêter. Vaut mieux alors marcher à ses côtés, quitte à remettre constamment en question ses méthodes d’enseignement, j’irais jusqu’à dire ses convictions profondes en matière de pédagogie — si du moins ils en ont ! Dans ce contexte, ce n’est plus la technologie qui est au service de la pédagogie, mais plutôt l’inverse : ce sont les enseignants qui lui ouvrent toutes grandes les portes et qui, en adaptant sans cesse leur façon de faire et d’enseigner, acceptent volontairement de se mettre au service de celle-ci, de se prosterner devant ce que je qualifie dans ce livre de veau d’or des temps modernes. Vous trouvez que j’exagère ? Pour illustrer mon propos, je vous propose cette sélection de messages affichés sur le site Facebook Les TIC en éducation, où des enseignants demandent des conseils à leurs collègues : « À mon école, il y aurait du budget pour acheter des iPad ou autres, mais il faudrait avoir un projet spécifique pour démontrer ce qu’on pourrait faire de plus qu’avec les portables ? ! Des idées ou des bons sites pour m’inspirer ? » ; « Bonjour ! Notre école a des sous à dépenser pour des logiciels qui peuvent être utiles pour les élèves. Vous nous conseillez quoi ? Environ 3000 $. »

     

    « Je me suis lancée sur Twitter avec ma classe. On a fait notre compte, on s’est abonnés à quelques classes, on a envoyé notre premier tweet… Maintenant, on fait quoi ? Je suis moi-même totalement novice sur Twitter, alors j’ai vraiment besoin de vos conseils. Merci d’avance ! » ; « Quel est le mustfull techno” à acheter pour élèves du premier cycle ? J’ai déjà iPad, lego wedo, bee-bot, tbi, portables. »

     

    Que dire de plus ! En langage high-tech, on appelle ça mettre la charrue devant les boeufs. Ici, la technologie est loin de répondre à un besoin puisque c’est ce dernier que l’on pourchasse pour pouvoir utiliser cette technologie. Ces enseignants improvisent et prennent leurs élèves pour des cobayes en cherchant éperdument des besoins à combler dans leurs salles de cours afin de pouvoir s’amuser avec la panoplie de gadgets numériques offerts sur le marché, et ce, bien évidemment, au grand plaisir de toutes ces compagnies qui produisent ces produits, outils et applications numériques. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux seront contents d’apprendre que d’éminents « chercheurs » ont déjà trouvé, comme il fallait s’y attendre, une foule de vertus pédagogiques au Pokémon Go. Sur le site Internet Teaching Ideas, on peut y trouver un article fort scientifique — j’ironise, évidemment — ayant pour titre : « Ways to use Pokemon Go in the classroom ». Qu’est-ce qu’on va s’amuser !

     

    Fuite en avant

     

    Beaucoup d’enseignants ne savent plus ce que veut dire enseigner. Comme dans une fuite en avant, ils préfèrent ériger entre eux et leurs élèves un mur d’écrans plats ou tactiles derrière lesquels chacun pourra se réfugier pour mieux s’étourdir, faire son petit bonhomme de chemin, réduisant ainsi au minimum le contact humain, l’échange véritable, celui qui se joue yeux dans les yeux à travers une parole et un dialogue vivant. Ils préfèrent se précipiter sur tous ces outils que le marché leur propose afin de médiatiser, contourner ou repousser ce rapport direct avec autrui, ces personnes de chair et de sang, bouillantes d’émotions et de contradictions qui sont tellement difficiles à décoder…

     

    Mais tout ceci, ils ne le voient pas ou ne veulent pas le voir. Connectés, branchés de partout, devenant eux-mêmes de véritables outils vivants, ils se sentent hot, avant-gardistes, in, à la fine pointe du progrès, convaincus d’incarner ce qui ne pourra qu’être la pédagogie de demain. Voilà bien une autre façon de célébrer la servitude volontaire.













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