La dérive tranquille de la classe ordinaire

Entre 1970 et 2012, la proportion d’élèves du secondaire au privé est passée de 5,2 % à 20,8 % de la population.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Entre 1970 et 2012, la proportion d’élèves du secondaire au privé est passée de 5,2 % à 20,8 % de la population.

De l’avis même du ministre de l’Éducation, la classe ordinaire telle qu’on la connaissait auparavant au secondaire n’existe plus. Avec la désertion des plus doués vers le privé et les programmes particuliers et l’insertion des élèves en difficulté, la classe ordinaire serait même devenue « une classe poubelle », selon certains.

 

La question a été soulevée mardi lors de l’ouverture des consultations sur la réussite scolaire. « La classe ordinaire est de moins en moins ordinaire », a remarqué Brigitte Bilodeau du Syndicat de l’enseignement de la Chaudière.

 

Un constat que n’a pas contesté le ministre Sébastien Proulx en entrevue. « J’ai souvent participé à des discussions là-dessus avec des groupes. La classe régulière aujourd’hui, ce n’est pas celle que moi j’ai connue entre 1980 et 1986 », a-t-il dit.

 

À l’heure actuelle, environ la moitié des élèves du secondaire ont quitté la classe ordinaire publique pour l’école privée ou un programme particulier de l’école publique, selon une note de recherche produite récemment par la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE).

 

« La classe ordinaire devient un concentré d’élèves ayant des besoins particuliers moins soutenus dans leur famille », avance l’auteur, le conseiller syndical Alex Larose.

 

Entre 1970 et 2012, la proportion d’élèves du secondaire au privé est passée de 5,2 % à 20,8 % de la population. Les projets particuliers comme sport-études, arts-études ou encore le programme d’éducation internationale (PEI) sont passés de 400 à 948 entre 1998 et 2010 et sont désormais présents dans le quart des écoles publiques.

 

Quant aux élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (HDAA), ils comptent aujourd’hui pour le cinquième des élèves contre 12 % il y a 15 ans.

 

Un cercle vicieux

 

« Après des années de dégradation, cet effet cumulé mène à un cercle vicieux : dans l’intérêt de leur enfant, les familles qui le peuvent évitent la classe ordinaire », écrit-il.

 

Cette classe devient dès lors une sorte de « classe résiduelle » voire une « classe poubelle » pour reprendre l’expression de la sociologue française Nathalie Mons citée dans l’étude.

La classe régulière aujourd’hui, ce n’est pas celle que moi j’ai connue entre 1980 et 1986

 

La note analyse le sujet sous l’angle de la concurrence dans le réseau scolaire, en particulier entre réseau public et réseau privé. Comme le remarque l’auteur, l’école publique a trouvé dans les projets particuliers une manière efficace de concurrencer le privé.

 

Or, cela lui nuit aussi. « Ce n’est pas parce qu’elle réussit à tirer son épingle du jeu dans cette compétition que le cercle vicieux s’achève. En fin de compte, plus la classe ordinaire elle-même se détériore, plus l’image de l’école publique prise dans son ensemble se détériore elle aussi à long terme. »

 

Selon Alex Larose, le déclin de la classe ordinaire nuit aux chances de réussite des élèves plus faibles qui ne bénéficient pas de l’émulation découlant de la présence des plus doués. « Et le cycle recommence en boucle, puisqu’inévitablement le départ d’élèves plus favorisés affaiblit encore la composition de la classe, ce qui engendre à son tour des départs. »


Un dilemme
 

Les parents qui croient en la mixité et l’école publique vivent dès lors tout un dilemme. « Ce qui se trouve actuellement réduit à un choix parental individuel, imposant à chaque famille l’odieux d’alimenter ou non le problème, devrait d’abord et avant tout se poser comme un choix collectif ».

 

Pour remédier à la situation, on propose dans la note de recherche que les projets particuliers des écoles publiques ne soient pas associés aux notes, mais aux intérêts des élèves. Il faudrait aussi éliminer les coûts supplémentaires qui y sont associés.

 

Par ailleurs, le problème varie beaucoup d’un milieu à l’autre et l’auteur constate que les programmes particuliers sont plus rares en l’absence d’école privée dans les environs.

 

Comme l’a fait remarquer le ministre mardi, cet enjeu est beaucoup plus prononcé en milieu urbain qu’en région, où les écoles privées sont moins nombreuses. La tournée de consultation sur la réussite éducative s’arrête d’ailleurs en Gaspésie, aux Îles-de-la-Madeleine et au Bas-Saint-Laurent ces jours-ci.

 

En guise de solution au déclin de la classe ordinaire, Sébastien Proulx mise sur les enseignants. « Il faut plus investir dans la formation initiale des maîtres. Comment ils peuvent mieux s’adapter ».

  • Roxane Bertrand - Abonnée 13 octobre 2016 08 h 05

    L'ecole à bout de bras

    Ce slogan vous rappelle quelque chose? Le système a abandonné ces professeurs, sans dire qu'elles ont s'abandonné leurs élèves, on ne garde pas les bras en l'air toute une vie....

    Les doués désertent le systeme public car le systeme public ne prend pas soin d'eux. Comme professionnelle de la santé, j'ai vu des enfants doués souffrir de gros troubles de comportement qui disparaissent une fois dans le système privé d'éducation. C'est triste de constater cet échec du systeme, et ce sur les enfants les plus intelligents!

    Doué et oublié, documentaire : http://www.telequebec.tv/societe/communiques/2147/

    On peut facilement faire le parallèle avec notre systeme de santé. Dans les deux cas, si ce n'est pas l'argent le problème, parce que les sommes sont similaires aux autres provinces,...le problème, il est où?

    • François Dugal - Inscrit 13 octobre 2016 09 h 12

      "Le problème, il est où?"
      Le MELS a, depuis des décennies, imposé aux enseignants une suite sans fin de réformes pédagogiques aussi bancales que farfelues. Ce chapelet de bêtises a produit un taux de 49% d'analphabètes fonctionnels, dûment diplômés.
      La solution du ministre : "investir dans la formation des maîtres".
      Non mais, ça ne vous donne pas envie de "brailler"?

    • Jacques Leduc - Inscrit 13 octobre 2016 14 h 43

      Des doués qui s'ennuient à l'école publique vs des élèves moyens, faibles, qui s'emmerdent, eux. Si je comprends bien, vous n'avez rencontré dans votre vie professionnelle que des élèves doués qui développaient des problèmes liés à leur faible motivation. C'est n'importe quoi. Jusqu'à la fin des années 80, peu d'élèves fréquentaient le privé ou des programmes particuliers au public. Et pourtant...les HEC produisaient des cohortes imposantes de professionnels issus du public. Même chose pour les facultés de médecine, hygiène dentaire, vétérinaire, etc.non, on a tout simplement réagi à un lobby du privé en éducation en privatisant une bonne partie du réseau public avec des programmes particuliers. Et c'est malheureux pour tous ces jeunes qui méritent une éducation de qualité alors qu'au contraire, on les entasse à 30-32, en prétextant qu'ils jouissent de l'égalité des chances à l'école.

  • Francois Cossette - Inscrit 13 octobre 2016 09 h 21

    Bla ... bla .... bla !!!!

    Voila le chat est sorti du sac, nos écoles publiques sont devenues des classes poubelles, le résultat de 20 ans de réforme a l'ombre de compression budgétaire.

    Y a pas de surprise avec ce constat, tous ceux qui ont les yeux ouverts ont pu constaté cela et depuis fort longtemps. Le problème c'est que toutes les réformes ont été faites mais on a fait seulement celles qui permettaient de sauver de l'argent. Comme par exemple l'intégration des enfants en difficulté dans les classes régulières. La réforme disait de le faire mais de fournir un soutien au professeur, et bien on l'a fait mais le soutien, on repassera, coupure budgétaire oblige.

    20 ans plus tard un monumental fiasco, le gouvernement aurait voulu faire la promotion de l'école privé qu'il aurait fait exactement ce qu'il a fait. Et maintenant notre cher ministre de l'incompétence et sa clique veulent faire une consultation. Quelle blague !!!!!
    Y a t-il vraiment quelqu'un qui prends cet action pour quelque chose de sérieux. Encore une fois, du gaz pour endormir le bon peuple quebecois. Faut pas le déranger pendant qu'il écoute ses télé-réalité plus abrutissante les unes que les autres.

  • Patrick Daganaud - Abonné 13 octobre 2016 09 h 55

    L'ÉCOLE NÉOLIBÉRALE

    L'école néolibérale est à l'image des sociétés qui la vénèrent et des gouvernements qui la construisent.

    Elle s'est profilée au Québec au début des années 80 et a utilisé les canaux existants : d'abord l'école privée et son élitisme. C'est la ségrégation extramuros.

    Puis l'école publique, dix ans plus tard environ, qui, pour diminuer la saignée, s'est mise à offrir à son tour des projets sélectifs amplifiant le phénomène par la sélection intramuros.

    Il y a donc un filtrage qui correspond à celui qui s'opère dans nos sociétés postindustrialisées entre les bien nantis et les plus vulnérables.

    Ce filtrage correspond anthropologiquement aux fonctions de la prédation (ou de la sélection des espèces) : les humains civilisés veulent que leur progéniture ait sa place au soleil que ce soit ou non en faisant de l'ombre à autrui.

    Il n’y a aucun ingrédient qui permette de croire que l’école québécoise contemporaine puisse être réformée, surtout pas un ministre qui annonce qu’il n’enclenchera pas une réforme en profondeur : elle correspond en tous points aux besoins et privilèges de celles et ceux qui en tirent profit, y compris au niveau de l’industrie de la vulnérabilité que nourrit amplement la recherche universitaire réductionniste.

    Il faudrait en effet que les pouvoirs qui s’y exercent ne s’autonourrissent pas jusqu’à l’obésité morbide : l’Éducation devrait, dans son essence, être émancipatrice, mais elle est plombée par son mercantilisme et sa marchandisation.

    L’humain s’achète et se vend et sa scolarisation suit l’offre et la demande.
    Pas les besoins essentiels!


    Patrick Daganaud, conseiller expert en adaptation scolaire et sociale inclusive

  • Gilles Théberge - Abonné 13 octobre 2016 11 h 37

    C'est là qu'on voit les conséquences à long terme

    La décision de laisser ouvertes temporairement les écoles privées confessionnelle à la suite du rapport Parent a fait des petits. Ça ne devait être que temporaire, le temps de trouver une solution...

    Alors qu'il reste un frère ou deux dans ces institution, reliques du temps passé, les collèges privés sont maintenant ancrés dans le paysage, et empêchent le système d'évoluer.

    Et c'est pas Proulx qui va changer les choses, puisque ses enfants fréquentent les collèges privé.

    Le ministre s'en félicitait publiquement il ya quelque temps.

    Pensez-vous que ce gars là cherche des solutions pour résoudre ce problème...?

  • Claude Lizé - Abonné 13 octobre 2016 12 h 07

    L'école pour tous

    Bizarrement, cet article sur la dérive de la classe ordinaire énonce clairement les causes de la situation actuelle: ' la moitié des élèves du secondaire ont quitté la classe ordinaire publique pour l’école privée ou un programme particulier de l’école publique'. On a donc retiré de l'école publique ses meilleurs éléments, et on y a intégré tous les élèves qui sont en difficultés, ce qui amène la sociologue française Nathalie Mons à qualifier de classe résiduelle ou même de classe poubelle le résultat de l'opération. Si la cause de la situation de l'école publique est connue, il faut simplement s'attaquer à cette cause et ramener tout le monde à cette école commune. Or, la solution proposée par Sébastien Proulx passe complètement à côté: il suggère une... meilleure formation des maîtres! Tout le monde sera d'accord qu'une meilleure formation est requise, mais cela n'est pas en lien avec la cause identifiée du problème! Si la cause est connue, la solution l'est aussi, depuis longtemps. Mais bon, ça prend du courage pour l'énoncer, encore plus pour la mettre en oeuvre.

    • Louis Fortin - Abonné 15 octobre 2016 09 h 19

      Les solutions coûtent en effet de l'argent et demande un courage politique que ce gouvernement n'a pas.

      Dans 10 ans, nous seront encore à la même place.