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    Drôle d’avenir pour les diplômés

    15 octobre 2016 | Claude Lafleur - Collaboration spéciale | Éducation
    Ce texte fait partie d'un cahier spécial. 
     

    Le 19 octobre, l’Agence universitaire de la Francophonie organise une table ronde sur l’employabilité et l’insertion socioprofessionnelle des diplômés. Ce sera l’occasion pour Mircea Vultur, professeur de sociologie à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), d’exposer la valeur toute relative des diplômes universitaires sur le marché du travail.

     

    « Ce que nous observons, c’est d’abord un afflux croissant de diplômés sur le marché du travail », dit-il. Ainsi, la proportion de Canadiens de 25 à 64 ans qui possèdent un diplôme universitaire est passée de 14 % en 1990 à 30 % en 2014.

     

    « Une telle augmentation a pour conséquence que l’avantage de détenir un tel diplôme diminue, relate M. Vultur. C’est-à-dire que plus il y a de diplômés sur le marché du travail, moins ceux-ci ont de la valeur. »

     

    Les priorités des jeunes

     

    Mircea Vultur est professeur titulaire au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS. Il est à la fois économiste et sociologue.

     

    « Lorsque je faisais mes études en économie, je me suis rendu compte que les modèles économétriques d’analyse sociale n’expliquent pas adéquatement le comportement des individus, rapporte-t-il. Je me suis donc dirigé vers la sociologie. »

     

    Il entreprend ainsi des études de doctorat en sciences sociales à Paris pour les achever à l’Université Laval. « Mes études terminées, j’ai été recruté par l’INRS pour travailler sur la thématique des jeunes et le marché du travail », précise le chercheur.

     

    Depuis les années 2000, il mène ainsi nombre de travaux sur ce thème. Notamment, en 2007, le Pr Vultur a observé que les critères que les jeunes appliquent au moment de se dénicher un emploi sont, dans l’ordre : une bonne ambiance de travail, des tâches intéressantes et de bonnes conditions matérielles, alors que les critères de salaire et de sécurité d’emploi n’arrivent qu’aux quatrième et au cinquième rangs. Et si 39 % des jeunes travaillent avant tout pour gagner de l’argent, il y en a tout de même 34 % qui donnent priorité à leur valorisation personnelle, alors que 10 % cherchent à « servir la société ».

     

    Dépréciation et surqualification

     

    « Maintenant, on observe, surtout depuis les années 2000, une détérioration relative de la situation des diplômés universitaires dans le marché du travail, poursuit Mircea Vultur. C’est-à-dire que l’on constate une relative augmentation des taux de chômage et de la proportion de chômeurs possédant un diplôme universitaire. » Ceux-ci comptent à présent pour 17 % des chômeurs, une augmentation de cinq points de pourcentage par rapport à l’an 2000.

     

    Par contre, nuance le chercheur, les diplômés universitaires gagnent toujours davantage que ceux qui ne le sont pas, alors que leur taux de chômage demeure tout de même inférieur à celui des non-diplômés.

     

    Le deuxième grand phénomène qu’observe le sociologue est la surqualification des diplômés, à savoir qu’un nombre croissant d’entre eux occupent des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés. C’est même un phénomène qui augmente fortement depuis les années 2000, rapporte M. Vultur. On observe ainsi au Québec un taux de surqualification d’environ 33 %. C’est donc dire que 12 % des diplômés universitaires occupent des emplois qui ne nécessitent qu’une formation de niveau secondaire, alors que 20 % occupent des emplois de niveau collégial. Il y a des domaines où les taux de surqualification sont plus élevés que d’autres. « Si on parle des sciences humaines et sociales, les taux de surqualification peuvent atteindre les 40 %, signale-t-il, alors que dans des domaines scientifiques, comme en physique, en mathématiques ou en médecine, c’est entre 10 et 15 %. »

     

    Voilà qui pose le problème de la capacité de notre économie à absorber la main-d’oeuvre diplômée, déplore le chercheur. Autrement dit : on ne crée pas suffisamment d’emplois qualifiés pour absorber la main-d’oeuvre universitaire ou on produit trop de diplômés par rapport aux besoins du marché.

     

    Autre conséquence fâcheuse qu’observe le sociologue : lors du recrutement d’employés, les entreprises ont tendance à retenir les surqualifiés. « Elles embauchent toujours les plus diplômés, constate-t-il, estimant que ceux-ci sont plus efficaces et possèdent plus de compétences. »

     

    Mais c’est aussi dire que les travailleurs qui ne possèdent pas de diplôme universitaire sont relégués aux tranches inférieures du marché du travail. « Autrement dit, constate Mircea Vultur, la surqualification fait en sorte que les personnes qui ont les compétences pour exercer un certain emploi n’y ont pas accès parce que des plus diplômés s’en emparent. »

     

    « Bref, on a là tout un paradoxe, ajoute-t-il : les diplômes se dévalorisent de plus en plus, mais sans eux, on n’est plus compétitifs sur le marché du travail ! Et la compétition est de plus en plus féroce entre diplômés universitaires… »

     

    Gaspillage de ressources humaines?

     

    Le chercheur en sociologie de l’INRS rappelle au passage que le Canada est l’un des pays de l’OCDE où le taux de diplomation universitaire est le plus élevé : 30 %, par rapport à 28 % pour la moyenne des pays.

     

    « Les questions qui se posent maintenant à nous sont : produit-on trop de diplômés par rapport à nos besoins ? Qu’est-ce qui fait qu’on en produit autant ? Et quelles sont les conséquences d’une telle surproduction de diplômés ? »

     

    Et le chercheur de commenter que, puisqu’on produit des compétences qui ne sont pas utilisées, « c’est là du gaspillage de ressources humaines… »

     

    Toutefois, compte tenu des valeurs et priorités que les jeunes accordent au travail, il se demande si ceux-ci sont plus ou moins « heureux » selon les postes qu’ils occupent. C’est là l’une des questions qu’il espère bien être en mesure d’explorer ces prochaines années.













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