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    L’enjeu du numérique à l’école

    Mirage ou progrès pédagogique?

    24 septembre 2016 |Isabelle Paré | Éducation
    À l’Institut Saint-Joseph, une école primaire privée de Québec, les tablettes numériques sont utilisées en classe de la maternelle à la 6e année, à divers degrés.
    Photo: Francis Vachon Le Devoir À l’Institut Saint-Joseph, une école primaire privée de Québec, les tablettes numériques sont utilisées en classe de la maternelle à la 6e année, à divers degrés.

    Dans la classe de français de Marie-Claude, il n’y a pas de papiers sur les pupitres bien enlignés. En ce jeudi matin, on ne sort pas non plus de crayons pour répondre au mini-test sur La Dame aux camélias. Dans la pénombre du matin, la lumière des tablettes scintille et chaque élève, tête baissée, se met à pianoter sur son écran tactile. Alexandre Dumas en perdrait sa prose.

     

    « Vous êtes bons ! », encourage l’enseignante qui voit « en direct » les réponses des élèves défiler sur sa propre tablette. L’écran affiche sur une ligne horizontale les réponses de chaque élève. Un coup d’oeil sur les colonnes verticales permet de voir les résultats du groupe, en rouge (erreur) ou en vert (bonne réponse), à chacune des questions.

     

    « Quand il y a trop de rouge, je sais tout de suite qu’un élève n’a pas fait sa lecture. Si une colonne est parsemée de rouge, je sais qu’une question pose problème soit dans sa compréhension ou dans sa formulation », explique l’enseignante au Collège Jean-Eudes, une des premières écoles secondaires privées à avoir doté en 2012 ses 1800 élèves d’une tablette numérique personnelle.

     

    Une croissance fulgurante

     

    Des milliers d’élèves au Québec partent désormais en classe avec une tablette numérique et plusieurs milliers d’autres ont accès à toutes sortes d’outils connectés en cour. En France, l’objet numérique fera partie de l’attirail scolaire de tous collégiens et lycéens d’ici 2018 et près de 10 millions de petits Américains seraient déjà équipés d’écrans tactiles ou d’ordinateurs portables personnels.

     

    Malgré la croissance fulgurante de ces appareils, on ne dispose toujours d’aucun chiffre précis au ministère de l’Éducation sur la présence et l’usage de ces nouveaux compagnons scolaires au Québec. Dans les 103 écoles primaires et 128 collèges privés du Québec, la formule « un appareil, un élève » a le vent dans les voiles, et l’incursion du numérique sous toutes ses formes (portables, cellulaires et écrans tactiles) se « fait de façon massive », affirme Normand Brodeur, directeur innovation, développement pédagogique à la Fédération des établissements d’enseignement privés du Québec (FEEP).

    9
    millions d’élèves américains, 900 000 élèves français et 70 000 écoliers du Québec sont accompagnés dans leur quotidien par une tablette numérique à l’école.

    Pourtant, peu d’études ont été réalisées sur l’impact à long terme de ce bouleversement majeur dans l’apprentissage. Si les rares enquêtes réalisées au Québec arrivent à des résultats probants en ce qui a trait à la motivation des élèves, elles sont moins éloquentes en ce qui concerne la réussite scolaire.

     

    Une rétroaction immédiate

     

    Marie-Claude Gauthier, elle, ne s’en passerait plus. « Ça oblige les élèves à vraiment s’impliquer en classe. La rétroaction, c’est la clé. Ils ont tout de suite leurs résultats et savent s’ils ont bien compris. Avant, les jeunes assistaient aux cours sans avoir lu leurs romans. Maintenant, ceux qui font ça sont vite repérés. Ça force le travail collaboratif », dit-elle.

     

    Regroupés en équipe dans le cadre de cercles de lecture, les élèves de Marie-Claude colligent maintenant en équipe sur Google Doc un travail sur l’interprétation des chapitres étudiés. « Bon, il y a encore un groupe qui ne m’a pas invitée dans son cercle, je ne vous vois pas travailler là ! », lance Marie-Claude à ses élèves.

     

    Non seulement, l’enseignante peut suivre à la trace qui fait quoi en temps réel, mais l’arrivée de la tablette lui permet de diversifier les apprentissages en fonction des besoins de chacun. L’initiation aux classiques de la littérature se fait à l’aide de livres numériques, recelant cartes, vidéos et biographies : tout pour mettre en contexte les oeuvres de Dumas, de Voltaire ou de Maupassant.

    3 %
    Le taux d’absentéisme dans certaines écoles après avoir intégré les technologies mobiles au cursus, alors qu’il oscillait entre 7 et 12 % avant.

    Ce soir, pas de piles de cahiers à ramener à la maison pour Marie-Claude. « Je ne perds plus de temps à écrire des corrections comme avant. Dès que l’élève a déposé son devoir en ligne, je donne mes corrections à l’aide de commentaires audio que les élèves écoutent à la maison », explique-t-elle.

     

    À l’Institut Saint-Joseph (ISJ), une école primaire privée de la région de Québec qui compte 410 élèves, on a profité il y a quatre ans du déménagement dans un tout nouveau bâtiment pour doter toutes les classes de tablettes et faire de l’école un environnement sans fil. « Seuls les élèves de 5e et 6e années ont une tablette personnelle. Dans bien des matières, ça fait toute une différence. En lecture, des élèves qui détestaient lire finissent parfois l’année en lisant des livres numériques de 300 pages. La dictée sur la tablette permet à chaque enfant de l’écouter et de la faire, sans stress, à son rythme. Plusieurs élèves se sont mis à aimer les dictées », observe Marie-Pierre, enseignante en 5e année au primaire.

     

    Les élèves, on s’en doute, sont aux anges. « C’est plus simple pour faire un projet que de se rendre dans une salle pour faire des recherches sur un ordi. Avec les années, je me suis habituée, mais je préfère encore prendre mes notes à la main, car j’ai une meilleure mémoire visuelle », soutient Aline*, élève au collège Jean-Eudes.

     

    Le jouet de la distraction

     

    Mais pour plus d’un prof, l’adoption de la tablette n’est pas une sinécure. Des parents se plaignent de ne plus pouvoir plonger dans les fameux cahiers « Canada » pour suivre le cheminement de leurs enfants. La gestion de classe et la distraction sont les principaux écueils posés par ce joujou moderne déposé entre les mains de jeunes qui carburent déjà aux jeux et aux réseaux sociaux.

     

    « En 1re secondaire, des élèves ont des retenues parce qu’ils vont sur Facebook en classe. D’autres sont capables de fermer leurs « appli » avant que les profs les voient. Je l’ai déjà fait, mais maintenant, mon usage est clairement académique », confie Aline, après cinq ans d’expérience.

     

    Dans plusieurs collèges, on a résolu ce problème en suspendant le WiFi dans certaines zones et grâce à l’arrivée d’un logiciel permettant au professeur de bloquer toutes les applications inutiles dans sa classe. « Je peux même forcer l’écran d’un élève et y afficher ce que j’ai à mon propre écran ! », explique Marie-Josée. Adieu Snapchat, Pinterest et compagnie !

     

    Un équilibre difficile

     

    Coincées entre l’appel de la connectivité à tous crins et les réticences de certains parents, bien des écoles ont à la fois un pied sur l’accélérateur et l’autre sur le frein. Au Collège Notre-Dame de Montréal, où viennent d’atterrir les fameuses tablettes, on a dû revoir les consignes quelques jours après la rentrée pour limiter leur usage à 15 minutes pendant le dîner, histoire d’encourager les jeunes « à bouger et à socialiser. » « Quand je vois des jeunes assis dans la cafétéria qui regardent Netflix plutôt que de parler avec les autres, je trouve ça plutôt triste. Mais la plupart ne font pas ça », assure Aline.

     

    À la maison, l’outil, en plus de coûter très cher aux parents (jusqu’à 700 à 800 $ à l’achat dans certaines écoles), peut aussi rendre chaotique la gestion parentale « du temps d’écran total » autorisé. « La tablette est devenue une extension de son bras, de sa main, il ne la quitte plus d’une semelle. Comment départager le temps passé à faire les devoirs de celui passé sur YouTube ou Facebook, quand l’enfant est devant le même écran », soutient Valérie, mère d’un jeune adolescent.

     

    La cause ou le déclencheur ?

     

    « Ce à quoi on assiste est un changement phénoménal en éducation, tant pour les enfants que pour les profs. Les parents qui n’ont eu pour seul modèle que l’enseignement magistral sont déstabilisés et doivent être mis dans le coup », convient Guylaine Feuiltault, directrice adjointe à l’ISJ.

     

    Mais le fond de la question demeure. Ce branle-bas de combat améliore-t-il les rendements scolaires ? Même les pionniers de la tablette, comme les collèges Jean-Eudes et l’Institut Saint-Joseph, ne sont pas prêts à dire que ce virage a eu un impact majeur sur les résultats. Mais sur l’intérêt des élèves, oui.

     

    « En fait, cela nous a forcés à revoir nos façons d’enseigner, à libérer notre créativité et notre imagination, affirme Michelle Sarrazin, directrice des services pédagogiques au Collège Jean-Eudes. Je dirais que cela a été une occasion de créer une mobilisation et un formidable effort collectif qui nous a permis d’entrer de plain-pied dans le XXIe siècle. »













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