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    Une éducation plus branchée

    Pas d’effets miracles, mais un atout de plus pour la pédagogie

    24 septembre 2016 |Isabelle Paré | Éducation
    À l’Institut Saint-Joseph, une école privée de Québec, les élèves des différents niveaux du primaire apprennent à l’aide de tablettes.
    Photo: Francis Vachon Le Devoir À l’Institut Saint-Joseph, une école privée de Québec, les élèves des différents niveaux du primaire apprennent à l’aide de tablettes.

    En 2010, les premières tablettes numériques faisaient leur entrée dans nos vies. Six ans plus tard, elles sont devenues le compagnon de classe de plus de neuf millions d’élèves américains, de 900 000 écoliers anglais et de plus de 70 000 élèves québécois.

     

    Dans bien des classes, les livrels ont détrôné les livres papier. Dans 45 États américains, les écoliers sont évalués à l’aide de tests numériques standardisés. Bidule superflu ou formidable outil pédagogique ?

     

    Thierry Karsenti, professeur à la Faculté de l’éducation de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information (TIC) et l’éducation, se désole des discours polarisés qui collent aux débats sur la place du numérique à l’école, notamment des écrans tactiles. « Je pense que les deux clans ont tort. Certains accordent une importance démesurée au numérique, un rôle presque magique dans l’éducation. Et ceux qui sont contre jouent à l’autruche, puisque le cellulaire est déjà présent dans toutes les classes de toute façon, souligne le professeur. Chose certaine, les technologies ne peuvent plus être absentes de l’école, nous devons former les citoyens de demain tout en restant conscients des avantages et des défis posés par ces nouveaux outils. »

     

    En 2013, le chercheur a questionné par écrit 6057 élèves du primaire et 302 enseignants, mené des entrevues de groupes et filmé des classes entières utilisant le numérique. Conclusion ?

     

    Plus motivés, mais plus distraits

     

    L’expérience confirme ce que les études — surtout américaines — ont observé. Séduits par la tablette, les élèves sont motivés en classe, mieux organisés dans leur travail et peaufinent la présentation de leurs travaux. L’outil numérique accroît la collaboration entre les jeunes et bonifie notamment l’expérience de lecture en offrant notes et contenus enrichis. En plus d’être portables et pratiques, les écrans tactiles favorisent une réelle économie de papier.

    Les tablettes et d’autres outils permettent trop facilement aux élèves de faire quelque chose d’autre que d’écouter l’enseignant.
    Thierry Karsenti, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information (TIC) et l’éducation
     

    Mais derrière ce qui a des airs de petit miracle, Karsenti constate lui aussi que la distraction et la gestion de classe restent un défi majeur pour les enseignants. « Les tablettes et d’autres outils permettent trop facilement aux élèves de faire quelque chose d’autre que d’écouter l’enseignant », dit-il.

     

    Le nouveau joujou vient aussi souvent s’ajouter à l’armada numérique déjà présente dans la vie des enfants, notamment les téléphones intelligents, devenus une extension de la vie sociale de la majorité des adolescents.

     

    Lors des entrevues menées dans certaines classes de quatrième secondaire, jusqu’à 28 élèves sur 30 disaient avoir un cellulaire sur eux, même si c’était interdit par l’école. « Les deux autres en avaient aussi, mais étaient trop gênés pour me le dire ! Allez dans n’importe quelle école, et tous les jeunes envoient des textos ou placotent sur les réseaux sociaux », affirme Thierry Karsenti.

     

    Pour certains professeurs, le passage du bon vieux livre à la tablette est venu ajouter à ce défi disciplinaire. Lors de l’enquête de 2013, des élèves et des professeurs ont même fait valoir que les tablettes tactiles pouvaient carrément nuire à la réussite scolaire. Bref, pas si facile de dompter la bête, tant pour les profs que pour les élèves.

     

    Qu’en est-il trois ans plus tard ? Au cours de la dernière année, le professeur Karsenti a sondé quelque 23 000 élèves québécois pour qui l’écran tactile est devenu un nouveau compagnon de route. Les défis du départ, dit-il (distraction et gestion de classe), sont toujours présents, mais « les élèves se responsabilisent après quelques années. Environ 99 % des élèves estiment que cela a eu un impact positif après deux ou trois ans d’usage et 92 % des profs jugent que cela les aide dans leur enseignement », dit ce dernier.

     

    Pas de miracle

     

    Selon ce spécialiste des TIC, les données actuelles démontrent que les technologies ne sont pas miraculeuses en soi et que leur potentiel pédagogique est très variable. Leur efficacité dépend avant tout de la formation et de la capacité des enseignants à en tirer le meilleur cru. Dans certaines écoles où l’écran tactile a été implanté, les profs continuent à donner des cours magistraux, alors que les élèves naviguent sur leurs tablettes. « On a beau avoir une voiture de course, si on ne sait pas conduire, ça ne sert à rien », affirme le spécialiste.

     

    Le Québec a vécu ce fiasco avec les TBI (tableaux blancs interactifs), une technologie qui a coûté 300 millions en fonds publics et qui est utilisée de façon réellement interactive par seulement 3 % des enseignants, faute de volonté ou de formation adéquate.

     

    La grande majorité des élèves munis de tablettes personnelles se retrouvent dans les collèges privés, où les résultats scolaires sont déjà très bons. Difficile, donc, de voir si ce coup de pouce technologique contribue à pousser les notes vers le haut.

     

    Selon le professeur Karsenti, rien ne prouve pour l’instant que l’approche numérique ait une influence marquée sur les résultats scolaires. « Déjà doués, ces élèves vont continuer à réussir, tablette ou pas, observe-t-il. Leurs notes ne vont pas diminuer. »

     

    Reste que, dans les milieux défavorisés, les outils numériques pourraient avoir de fortes répercussions sur les enfants, notamment chez ceux qui présentent des retards scolaires ou des difficultés d’apprentissage.

     

    « À la Commission scolaire Eastern Township, on a introduit les TIC à l’école au début des années 2000. Ses élèves étaient les derniers au Québec pour ce qui est de la persévérance scolaire. En quelques années, leur taux de décrochage est passé de 44 % à 19 %. Ce sont les seuls à avoir obtenu de tels résultats avec la même population. Était-ce seulement la technologie ou est-ce parce que les gens se sont mobilisés autour de ces nouveaux apprentissages ? »

    Pour la présence scolaire

     

    Sur l’île de Montréal, un des premiers effets observés lors de l’introduction récente d’outils numériques est un bond dans les présences en classe. De 7 à 12 %, le taux d’absentéisme dans certaines écoles a soudainement dégringolé jusqu’à 3 %, plaide-t-il. Ne serait-ce que pour cela, certaines écoles sont prêtes à vouer un culte aux écrans de tout acabit.

     

    Reste à faire en sorte que cette lune de miel persiste tout au long du parcours scolaire. « Il faudrait un plan gouvernemental qui vise les écoles, mais aussi les enseignants. La Finlande, où les élèves sont premiers aux classements internationaux, a fait un énorme virage numérique qui prévoit que les enfants doivent maîtriser l’écriture de textes de 500 mots à l’ordinateur », souligne Thierry Karsenti.

     

    « On est encore loin de là au Québec. On ne forme même pas systématiquement tous les élèves à travailler avec un traitement de texte en 2016. Il y a un problème. Pour moi, le principal défi, c’est de montrer aux élèves à apprendre avec l’outil numérique. Car la majorité des jeunes arrivent à l’école avec l’idée que c’est encore un jeu. »













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