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    Penser l’école sans écrans

    24 septembre 2016 |Isabelle Paré | Éducation
    Au collège Jean-Eudes, une classe de français de 5e année du secondaire travaille avec des iPad.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Au collège Jean-Eudes, une classe de français de 5e année du secondaire travaille avec des iPad.
    Éducation
    Le désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écrans
    Philippe Bihouix et Karine Mauvilly
    Seuil, 2015

     

    Pour eux, la vague numérique qui fera déferler dans les classes de France des millions de tablettes intelligentes d’ici 2018 est une énorme fuite en avant, une supercherie motivée davantage par la peur des pédagogues de passer pour des ringards technophobes que basée sur de réelles données scientifiques.

     

    Philippe Bihouix et Camille Mauvilly, auteurs du livre fraîchement paru Le désastre du numérique, ont lancé cet automne un pavé dans la mare tranquille des milieux pédagogiques français. Critiques virulents de la stratégie lancée en 2015 par François Hollande pour « connecter » d’ici 2018 les écoles de France, ils agitent la sonnette d’alarme devant cette politique du « tout numérique » qui affectera à terme plus de 5,5 millions d’élèves des collèges et lycées publics et privés de l’Hexagone.

     

    « On passe pour des monstres parce qu’on remet en question l’entrée en bloc des tablettes numériques dans les écoles. Est-ce qu’il n’existe pas d’autres réponses pour rendre l’école plus intéressante et plus efficace ? », soulève le tandem critique dans son dernier brûlot.

     

    Des milliards, pour quoi faire ?

     

    À terme, l’État français engloutira un milliard d’Euros pour mettre l’école à l’heure de la connectivité individuelle.

     

    « Vous imaginez ce qu’on pourrait faire avec un milliard d’euros ! On choisit de l’engouffrer dans des ordinateurs et des tablettes plutôt que d’engager plus de profs et de donner plus de moyens aux écoles », déplore Philippe Bihouix.

     

    Car selon les auteurs, les nombreuses vertus attribuées au numérique pour améliorer l’apprentissage des élèves pourraient n’être qu’un triste mirage. Les rares études réalisées sur l’impact de l’usage des tablettes arrivent à des résultats mitigés, disent-ils. Et certaines concluent même que ce formidable objet connecté nuit aux résultats scolaires.

     

    Les résultats de l’enquête PISA 2015 (Programme international pour le suivi des élèves) de l’OCDE, Connecter pour Apprendre, démontrent que les « élèves utilisant très souvent des ordinateurs à l’école obtiennent des résultats bien inférieurs dans la plupart des apprentissages », soulignent Bihouix et Mauvilly. Et ce, peu importe leur statut social. Aïe !

    Vous imaginez ce qu’on pourrait faire avec un milliard d’euros ! On choisit de l’engouffrer dans des ordinateurs et des tablettes plutôt que d’engager plus de profs et de donner plus de moyens aux écoles.
    Philippe Bihouix, coauteur du «Désastre de l’école numérique»
     

    « On a de plus en plus d’indices qu’il n’y a pas de preuve d’une efficacité véritable des outils numériques sur les résultats scolaires. Il y a plutôt une corrélation inverse, selon PISA. D’autres études y voient des avantages, mais est-ce le fait du numérique, ou l’impact de la pédagogie active ? On pense que les élèves sont plus concentrés, mais, en fait, ils sont sidérés, ébahis par les écrans », affirme ce détracteur.

     

    L’ancien ingénieur et cette enseignante de géographie et d’histoire jugent que l’invasion du numérique est un leurre brandi d’abord par les politiciens pour guérir tous les maux de l’école, en déroute après des décennies de réformes ratées. En panique devant les taux de décrochage et le recul de la performance scolaire, la tablette pour tous — ou l’outil personnel connecté — est devenue le « nouveau Graal », la solution magique pour revamper une école qui se cherche.

     

    L’écran de fumée

     

    L’objet numérique à l’école est même vu par sociologues et politiciens de gauche comme un moyen de gommer les inégalités sociales, alors qu’une « fracture » technologique sépare élèves riches et pauvres. Comment s’y opposer ?

     

    « On se rend plutôt compte que les enfants défavorisés sont aujourd’hui les plus équipés en objets connectés, car le manque de présence parentale est souvent remplacé par les objets connectés. L’école numérique, qui nécessite en principe un suivi parental plus étroit, ne résout pas les inégalités, mais les creuse davantage », estime Bihouix.

     

    Les auteurs s’interrogent aussi sur l’impact du tout numérique sur la santé physique et mentale des élèves, alors que de plus en plus d’études tracent un lien direct entre nos nouveaux modes de vie hyperbranchés et la sédentarisation, l’obésité, l’épidémie de myopie chez les enfants et divers troubles du sommeil. « Pour nous, les risques pour la santé sont trop préoccupants pour qu’on se lance là-dedans tête baissée sans se poser de questions. Quels sont les effets sur l’acuité visuelle et sur le sommeil ? Étendre la présence des écrans à l’école aura un impact sur les modes de vie et le métabolisme », insiste Karine Mauvilly.

     

    Investie du principe de précaution, la loi Abeille (du nom de la députée qui l’a proposée) a interdit l’an dernier la présence de réseaux WiFi dans les garderies. Mais pas dans les écoles primaires, les collèges et les lycées où la vaste majorité des élèves passent la porte avec le cellulaire dernier cri dans leurs poches.

     

    « Exposer les enfants à des risques quand on n’a qu’un vague portrait de l’impact quantitatif de cette pédagogie, c’est préoccupant », avance Bihouix.

     

    Un marché lucratif
     

    Plus qu’une décision pédagogique, l’invasion à la vitesse grand V du numérique est une profession de foi, nourrie par l’efficacité magistrale de puissants lobbys, pensent les auteurs. Notamment des Microsoft et Apple pour qui les marchés scolaires recèlent une formidable manne. À terme, si 12 millions d’élèves français sautent dans la marre numérique, cela équivaudra à 15 % du marché de l’Hexagone, plaident les auteurs. Depuis déjà 10 ans, Microsoft prépare son entrée sur les bancs d’école en organisant des forums de professeurs « innovants » (dont il est le principal commanditaire) un peu partout à travers le monde. Le ministre de l’Éducation français a signé en 2015 une entente avec Microsoft, pour la formation de tous ses enseignants et la fourniture de divers logiciels et services quelques mois après le passage du grand patron de Microsoft dans les bureaux de François Hollande à l’Élysée.

     

    Obliger élèves et enseignants à utiliser des logiciels ciblés, alors qu’il existe des logiciels libres, c’est mettre la main dans un engrenage qui découle davantage de pressions commerciales que de soucis pédagogiques.

     

    Faut-il pour autant placer les enfants dans une cage dorée, déconnectée de son temps ? Non, concède Karine Mauvilly, qui reconnaît que le numérique a sa place à l’école, notamment pour les élèves en difficultés d’apprentissage ou qui ont des problèmes de vision ou d’audition. « Est-ce qu’on doit appliquer un plâtre à tous les enfants, parce que certains ont une jambe cassée ? » L’autre grande question, ajoute Mauvilly, reste celle de l’âge. Introduire des tablettes en maternelle, à l’âge (en France) où s’apprennent les acquis fondamentaux que sont l’écriture et la lecture (en 1re année au Québec), est un non-sens. Rien ne pousse à un baptême précoce du numérique, puisque cet apprentissage peut se faire sur le tard, allègue-t-elle. « L’école doit être un refuge, faire contrepoids et rester critique face aux univers numériques, insistent les auteurs. Il faut faire une distinction entre la maison, les lieux sociaux et l’école. Quand Microsoft propose de “faire tomber les murs de l’École”, c’est pour le moins inquiétant. »

     

    « Vous imaginez ce qu’on pourrait faire avec un milliard d’euros ! On choisit de l’engouffrer dans des ordinateurs et des tablettes plutôt que d’engager plus de profs et de donner plus de moyens aux écoles », Philippe Bihouix, coauteur du Désastre de l’école numérique.

    Le désastre de l’école numérique – Plaidoyer pour une école sans écrans
    Philippe Bihouix et Karine Mauvilly, Seuil, 2015












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