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    Éducation

    Cégep: une réforme inspirée d’Épiméthée?

    29 août 2016 | Réjean Bergeron - Professeur de philosophie, Cégep Gérald-Godin | Éducation
    Les cégeps fonctionnant assez bien, la ministre n’a pas à se donner comme mandat de réparer ce qui n’est pas cassé.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir Les cégeps fonctionnant assez bien, la ministre n’a pas à se donner comme mandat de réparer ce qui n’est pas cassé.

    Lettre à Hélène David, ministre de l’Enseignement supérieur

     

    « Moderniser les cégeps » : voilà, Madame la Ministre, les paroles énigmatiques que vous avez laissées sortir de l’enclos de vos dents (pour reprendre l’expression d’Homère). Comment interpréter celles-ci ? Que peut-il bien se cacher derrière le mot « moderniser », mot-valise et sans fond, sorte de boîte de Pandore de laquelle peuvent s’échapper bien des malheurs lorsqu’elle est entrouverte d’une manière irraisonnée. N’agissez pas, Madame la Ministre, comme Épiméthée, ce fils de titans qui, comme l’indique son nom, possédait ce malheureux défaut de toujours penser en retard.

     

    Penser en retard : c’est ce que font trop souvent les politiciens en matière d’éducation depuis quelques décennies. Ils ont pensé en retard en plongeant la tête la première dans la réforme de l’éducation sans études probantes pour justifier un pareil chambardement. Ils ont pensé en retard en équipant les écoles de tableaux blancs interactifs qui maintenant servent souvent de simples projecteurs. Et ils ne prendront pas plus le temps de réfléchir très longtemps avant d’engouffrer des millions de dollars dans l’achat de tablettes numériques afin de se conformer à l’air du temps.

     

    Les exigences du marché

     

    Pourquoi un pareil comportement ? C’est que les politiciens sont trop souvent aveuglés par cette conception très étroite du progrès qui consiste à s’imaginer qu’il faut à tout prix adapter le système d’éducation aux besoins du moment, à ceux du marché, de la grande entreprise et des employeurs. Et comment y arrivent-ils ? En insistant sur la formation des apprenants, sur le développement de leurs compétences et de leurs habiletés techniques afin qu’ils puissent répondre rapidement et presque machinalement aux attentes et exigences pointues et spécialisées du marché de l’emploi, exigences qui, demain, seront sans doute déjà dépassées.

     

    Malheureusement, cette approche instrumentaliste de l’éducation a son revers, car elle se fait au détriment du développement intégral de la personne. On veut faire de ces apprenants des travailleurs spécialisés, des outils vivants avant d’en faire des êtres humains dotés d’une formation générale et d’une culture solides qui, elles, leur permettront de faire des choix éclairés tout au long de leur vie, de s’épanouir pleinement et surtout de s’adapter à toutes les situations.

     

    Mais vous savez quoi, Madame la Ministre ? Si c’est votre intention d’arrimer encore davantage les cégeps au marché du travail, je veux vous annoncer que cette approche commence à être remise en question par plusieurs. Et cela, ce n’est pas un pauvre professeur de philosophie qui vous le dit, mais certains hauts dirigeants du monde des affaires ainsi que des doyens de grandes écoles de commerce, qui sont de plus en plus nombreux à comprendre enfin ce que peuvent avoir de précieux pour les employeurs et les diplômés une culture solide et une formation générale.

     

    De bonnes nouvelles

     

    Voyez de quelle façon François Normandin, de la revue Gestion HEC Montréal, résume, dans son article ayant pour titre « Le retour en force des sciences humaines ? », les propos de Rachel Reiser, la vice-doyenne à la Questrom School of Business de l’Université de Boston : « Car si les programmes universitaires en affaires s’avèrent excellents dans le développement des habiletés techniques, ils échouent lamentablement dans l’acquisition par les étudiants des habiletés de communication (prise de parole, écriture) et de pensée critique qui deviennent, au regard de la complexité du monde dans lequel nous vivons, de plus en plus essentielles. Ce sont là des habiletés qu’une formation en sciences humaines et en philosophie peut aider à développer chez les futurs gestionnaires. »

     

    Et puis, pour aller plus loin dans votre réflexion, je vous invite à lire l’étude du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante de septembre 2015, dirigée par Thierry Karsenti, qui a pour titre Quelle est la pertinence de la formation générale au collégial ? Que nous révèle-t-elle ? Que, contrairement à ce que racontent les prophètes de malheur, les employeurs sont satisfaits à 95 % des diplômés qui sortent des cégeps. Qu’il n’y a pas de lien entre les taux d’échec et la formation générale. Que, comparativement aux autres provinces canadiennes, les cégeps du Québec obtiennent un meilleur taux de diplomation, etc.

     

    Ne pas réparer ce qui n’est pas cassé

     

    Pourquoi cette énumération de bonnes nouvelles ? C’est pour vous informer que les cégeps fonctionnent assez bien, que vous n’avez pas à vous donner comme mandat de réparer ce qui n’est pas cassé afin de répondre à quelques fonctionnaires en manque de projets de démolition. Ceux-ci ont déjà causé assez de tort à notre système. Ne participez pas à votre tour à leurs funestes projets.

     

    Madame la Ministre, de grâce, ne vous inspirez pas d’Épiméthée en allant faire des gestes que nous regretterons tous. Suivez plutôt les traces de son frère Prométhée, de celui qui pense en avance et qui, pour sortir les êtres humains de leur abrutissement, leur a fait don de ce feu sacré de la connaissance afin qu’ils puissent se tenir debout, s’adapter à leur environnement, s’épanouir et être libres.













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