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    Quitter Manawan pour le cégep de Joliette

    La rentrée scolaire prend une saveur toute particulière pour Olivia Quitich et sa famille

    22 août 2016 | Philippe Orfali à Joliette | Éducation
    Valérie Quitich (au centre) est entourée d’Anthony, de la petite Paige et d’Olivia, qui est inscrite au Cégep régional de Lanaudière, à Joliette
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Valérie Quitich (au centre) est entourée d’Anthony, de la petite Paige et d’Olivia, qui est inscrite au Cégep régional de Lanaudière, à Joliette

    Tandis que les sacs à dos se garnissent peu à peu en vue de la rentrée scolaire, «Le Devoir» vous transporte dans la réalité d’élèves, de parents et d’enseignants, et de ceux qui les entourent. Seconde histoire de cette série qui raconte le début de l’année à la fin de l’été.


    Valérie Quitich n’a pu, elle, finir ses études secondaires. L’Attikamek de Manawan, une communauté autochtone située à 250 km au nord de Montréal, s’est donc juré que chacun de ses quatre enfants finirait sa scolarité. Coûte que coûte. Mieux encore, ils iraient — tous — au cégep et peut-être même à l’université, répétait la mère célibataire à qui voulait bien l’entendre.

     

    Jeudi, elle conduisait sa fille Olivia au Cégep régional de Lanaudière à Joliette, à trois heures de chez elle. Non pas à l’occasion de la rentrée, mais pour une journée d’accueil préparée spécialement pour la poignée d’étudiants autochtones que compte la maison d’enseignement.

     

    « Des familles comme la nôtre, il n’y en a pas beaucoup, dit-elle fièrement. Moi, je n’ai pas réussi mes études. J’aurais aimé avoir un métier, mais je n’ai pas pu. C’est difficile pour moi de les voir partir de Manawan. Olivia a seulement 16 ans. Mais c’est ce qu’il faut. »

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Valérie Quitich (au centre) est entourée d’Anthony, de la petite Paige et d’Olivia, qui est inscrite au Cégep régional de Lanaudière, à Joliette.
     

    Avant Olivia, Anthony, Juliana et Amanda ont tous quitté le nid familial pour étudier soit à Joliette, soit à Trois-Rivières. À 25 ans, la grande soeur d’Olivia entame même sa première année en criminologie à l’Université du Québec à Montréal, ces jours-ci.

     

    Anthony a décroché. « Mais moi, je n’ai pas décroché », réplique Mme Quitich. Au bout d’un an, cédant aux supplications de sa mère, le jeune homme est finalement retourné terminer son secondaire. « Tous mes amis sont des décrocheurs, je suis le seul dans ma gang à avoir réussi. On me taquine, mais je me dis que je ne dois pas embarquer dans leur jeu. Maintenant, c’est moi qui les taquine, et un de mes amis va retourner à l’école », explique le jeune homme inscrit, comme sa soeur, au programme tremplin-DEC, mais à Trois-Rivières.

     

    Choc culturel

     

    Si le passage du secondaire au collégial donne des papillons dans l’estomac à la plupart des étudiants, pour les jeunes qui viennent de communautés autochtones, on peut carrément parler de choc culturel, le français étant bien souvent leur langue seconde, et l’arrivée au cégep, leur première expérience de vie dans un milieu « québécois », souligne Geneviève Sioui, agente socioacadémique pour les étudiants autochtones au cégep de Lanaudière, elle-même métisse.

     

    « Le parcours scolaire linéaire comme les Québécois, primaire-secondaire-cégep-université, c’est une infime proportion des étudiants autochtones qui fait ça. Ils vont arrêter, décrocher, avoir des enfants, revenir, changer de parcours. Notre but, c’est de les garder à l’école », explique celle qui, tout au long de l’année, dispensera conseils et services à la dizaine d’étudiants autochtones du cégep, en plus d’organiser une foule d’activités d’intégration et de promotion de la culture des premiers peuples. C’est aussi elle qui tâchera d’expliquer aux enseignants la réalité de ces étudiants bien spéciaux, tout au long de leurs parcours scolaires.

     

    « Les profs qui sont venus à Manawan ont trouvé ça déroutant, dit-elle. J’essaie de leur faire comprendre que les étudiants autochtones qui arrivent ici, c’est quelque chose de rare. Il faut les tenir, les encourager. »

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’agente socioacadémique pour les étudiants autochtones, Geneviève Sioui
     

    Les statistiques portant sur l’éducation des jeunes Québécois vivant dans les réserves sont elles aussi déroutantes. Le taux de décrochage global chez les Autochtones québécois âgés de 20 à 24 ans se situe à environ 43 %, soit 28 points de plus que celui des Québécois non autochtones, et 3 points de plus que les Autochtones des autres provinces. C’est l’un des facteurs ayant poussé les libéraux fédéraux à investir 8,4 milliards dans différents programmes destinés aux autochtones, d’ici cinq ans, dans leur premier budget.

     

    Environ la moitié de cette somme sera consacrée à l’éducation : embauche d’enseignants, construction d’écoles, mesures pour favoriser la réussite au primaire et au secondaire, etc.

     

    Olivia est bien consciente de ces statistiques qui jouent contre les siens. Impossible de ne pas l’être, quand on est une jeune femme autochtone au Québec. Mais elle tente de ne pas trop y penser. « Je sais que je vais devoir m’adapter. Vivre au centre-ville de Joliette plutôt que dans la nature, c’est… différent. Je veux finir mes études et retourner à Manawan. Je ne sais pas ce que je veux faire comme travail, mais ce sera à Manawan », dit-elle.

     

    S’inquiète-t-elle de l’intégration à la majorité allochtone ? « Un peu », reconnaît-elle. « Ce qui me frustre le plus, c’est quand on me parle d’alcoolisme. On est conscient de ça. Quand tu vois tes parents boire, tu penses que c’est normal. Le cycle se continue. Mais on arrive à briser le cycle. »
     

    Valérie Quitich (au centre) est entourée d’Anthony, de la petite Paige et d’Olivia, qui est inscrite au Cégep régional de Lanaudière, à Joliette L’agente socioacadémique pour les étudiants autochtones, Geneviève Sioui












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