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    À la loterie des enfants en difficulté

    Les services offerts varient énormément dans le réseau scolaire

    20 août 2016 | Isabelle Porter à Québec | Éducation
    Maude Marsan, 11 ans, souffre d’un TDAH, qui nuit à sa concentration. Au Québec, un écolier sur cinq entre dans la catégorie des enfants à besoins spécifiques.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Maude Marsan, 11 ans, souffre d’un TDAH, qui nuit à sa concentration. Au Québec, un écolier sur cinq entre dans la catégorie des enfants à besoins spécifiques.

    Le garçon de Brigitte Dubé cumule les problèmes : spectre de l’autisme de type Asperger, trouble d’opposition, déficit de l’attention… « Ce sont des enfants qu’on ne sait pas où mettre parce qu’ils ne sont pas dans une case précise. Il a besoin de plus d’une heure de service par jour mais, en même temps, c’est un enfant intelligent. Il n’a pas de retard d’apprentissage. »

     

    Après deux semaines en première année, ça dérape. Les problèmes de comportement du petit sont trop lourds. « Ils étaient complètement dépassés. Tu te fais dire qu’ils n’ont plus de classe pour lui », raconte-t-elle en parlant d’une « année d’enfer ». Il faudra sept mois avant qu’on lui propose quelque chose.

     

    Finalement, on le place dans une classe spéciale TSA (pour les autistes), mais Mme Dubé doit livrer d’autres batailles pour son cadet, qui a un déficit de l’attention (TDAH). L’an dernier, dans la foulée du mouvement « Je protège mon école publique », elle a créé la Coalition des parents d’enfants à besoins particuliers avec deux autres mères. « On était actives dans des forums portant sur l’autisme depuis quelques années et on voyait que ça empirait. C’était de plus en plus fréquent que des parents manquent de services à leur école. »

     

    « Ce qu’on voit de plus en plus, c’est ce qu’on appelle la scolarisation en mi-journée : les écoles disent aux parents qu’elles [ne] sont pas en mesure d’offrir tous les services dont l’enfant a besoin. Elles disent qu’une journée, c’est trop pour l’enfant et qu’il faut qu’il fasse une partie de la journée à la maison. »

     

    Par contre, les services offerts varient énormément dans le réseau, note-t-elle. « C’est tellement inégal d’une commission scolaire à l’autre ! » Voire d’une classe à l’autre. À tel point que certains parents comparent cela à une loterie.

     

    Dans le cas d’Isabelle et de sa fille Constance, c’est une enseignante qui change tout. Au début du primaire, l’enfant avait des résultats catastrophiques en écriture, mais les professeurs lui « donnaient des chances ». Jusqu’à son arrivée en 4e année. L’enseignante voit tout de suite que quelque chose cloche. On offre à l’enfant de l’aide en classe ordinaire. L’année suivante, une professeure « extraordinaire » pense à la faire travailler avec un ordinateur pour enfants TDAH et des outils pour l’aider en orthographe. En un an, sa moyenne passe de 60 % à 90 %. « J’ai été chanceuse », dit Isabelle.

     

    Le fameux diagnostic

     

    Pour Marie-Ève, il a fallu changer d’école pour que ça change. Dès la 2e année, elle s’inquiète des retards importants de son aîné en français. La 2e année passe. Puis la 3e. « La professeure disait que c’était normal. » En 5e, elle envoie son enfant dans une autre école, à quelques rues de là. Dès la rentrée, l’enseignante la convoque. « Elle se demandait comment il avait fait pour se rendre en 5e année… »

     

    Le problème identifié, l’école fait faire un diagnostic. Elle obtient ainsi une « cote » qui lui permet d’obtenir une subvention pour offrir des services à l’enfant. Une place dans une classe spéciale ou d’adaptation. Ou encore la présence d’un professionnel quelques heures par semaine dans une classe ordinaire.

     
    Photo: Renaud Philippe Le Devoir Michel Labonté veut tester les limites de la loi sur l’instruction publique.

    C’est souvent à cette étape que le bât blesse. Les parents disent devoir se battre pour convaincre l’école de commander un diagnostic ou pour obtenir des services par la suite. Isabelle s’est fait dire que les problèmes de sa fille n’étaient pas assez lourds. « Il y avait beaucoup de services à l’école, mais on me disait qu’il y avait au-dessus de deux ans d’attente avant d’avoir un diagnostic parce qu’on donnait la priorité aux enfants qui avaient 30 % et moins dans leurs bulletins. Ma fille avait environ 60 %, elle n’était donc pas près d’être aidée. »

     

    Dans ce contexte, les parents recourent au privé pour obtenir un diagnostic et des services d’appoint. Mais encore faut-il pouvoir se le permettre, raconte Pierre, papa d’un garçon autiste. « Nous, on avait de l’argent, alors on n’avait pas à se poser la question si on avait besoin de traitements. » Pour les autres, ça peut devenir un cauchemar. « Il faut que tu sois à l’aise dans le monde administratif pour être sur la bonne liste… »

     

    Une poursuite

     

    Malgré leurs nombreux griefs, les parents jouent de prudence. Ils n’ont pas voulu témoigner en donnant leur nom de famille pour ne pas stigmatiser leurs enfants. Plusieurs craignaient aussi d’envenimer leurs relations avec l’école.

     

    Michel Labonté est l’exception qui confirme la règle. Scandalisé par le peu de services offerts à son enfant, il a lancé en 2015 une poursuite de 600 000 $ contre la Commission scolaire de la capitale (CSC). Cette dernière a privé son fils Thomas « d’un développement optimal », plaide-t-il.

     

    L’enfant aujourd’hui âgé de 13 ans est atteint d’un trouble envahissant du développement. Or il a fallu trois années consécutives de pression avant qu’il puisse intégrer une classe spéciale. À moins de faire beaucoup de bruit, impossible d’avoir de l’aide, déplore M. Labonté. « La commission scolaire va seulement huiler la roue qui grince. »

     

    M. Labonté a créé un site Web pour soutenir d’autres parents. « C’est un précurseur », dit son avocat, Christian Lajoie. En cour, il compte invoquer la Loi sur l’instruction publique qui stipule que les enfants ont droit à l’école, « aux autres services éducatifs, complémentaires et particuliers ». Il veut tester la loi. « Qu’est-ce que c’est, des « services appropriés » ? Ça va prendre un jugement pour changer les choses. »

     

    Depuis que le dossier de M. Labonté a été médiatisé, au moins six familles ont joint Me Lajoie pour qu’il intervienne auprès de leur commission scolaire.

     

    L’école n’a pas les moyens de ses ambitions, note Catherine, maman d’un garçon autiste. Elle-même enseignante de maternelle, elle connaît les deux côtés de la médaille. « Quand on n’a pas les ressources, ça ne fonctionne pas. »

     

    L’an dernier, c’était son tour d’avoir un enfant autiste dans son groupe. Malgré son expérience et l’aide d’une éducatrice spécialisée elle était découragée après un mois. « Je me disais que l’intégration était impossible. » Puis les choses se sont « mises en place ». « J’ai tellement vu de positif chez les autres élèves à cause de cet élève-là. J’ai vu une empathie se développer, leur patience se développer. C’est la première fois en 14 ans que je vois ça. Quand c’est bien fait et qu’on a les ressources adéquates, il se passe de super belles choses. »

     

     

    Maude Marsan, 11 ans, souffre d’un TDAH, qui nuit à sa concentration. Au Québec, un écolier sur cinq entre dans la catégorie des enfants à besoins spécifiques. Michel Labonté veut tester les limites de la loi sur l’instruction publique.












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