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    Grandeur nature

    Difficile d’étudier l’école à la maison

    2 août 2016 |Jessica Nadeau | Éducation
    En éducation, les visions s’affrontent sur la meilleure approche à adopter pour les enfants.
    Photo: Renaud Philippe Le Devoir En éducation, les visions s’affrontent sur la meilleure approche à adopter pour les enfants.

    Le Devoir vous transporte cet été sur le terrain en compagnie de chercheurs qui profitent de la belle saison pour recueillir observations et données. Dans une série épisodique, Grandeur nature s’immisce dans la sphère de ceux qui font la science au jour le jour.


    Les parents qui font l’école à la maison veulent une plus grande liberté. De leur côté, les intervenants scolaires, chargés d’évaluer l’évolution des apprentissages de l’enfant, souhaitent des règles mieux définies. Comment réconcilier ces deux positions pour trouver une solution commune ? C’est le défi que s’est lancé la chercheuse Christine Brabant. Elle y parvient, en faisant tomber les barrières, un préjugé à la fois.

     

    Deux administrateurs de commission scolaire. Deux parents enseignants. Deux groupes qui sont forcés de cohabiter et qui craignent, chacun de leur côté, le jugement de l’autre. Deux visions diamétralement opposées du modèle éducatif.

     

    « Ça a été très difficile de trouver des participants. Ça m’a pris plus d’un an, explique la chercheuse et professeure à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal. J’ai dû les rassurer, leur dire que j’allais choisir des gens ouverts et “parlables”, mais il y avait quand même un défi particulier, celui d’aller rencontrer l’autre partie. Ceux qui ont accepté, finalement, ce sont des gens qui ont envie de partager, mais ils savent qu’il y a de l’électricité dans l’air. »

     

    Depuis deux ans, la chercheuse observe, fascinée, l’évolution des rencontres et du discours des participants. Au fil du temps, ils en sont même venus à s’admirer mutuellement pour leur ouverture et leur désir d’améliorer le bien-être des enfants.

     

    Le « comité d’experts de terrain » a fait un certain nombre de constats et de recommandations communes pour améliorer l’expérience de l’école à la maison (voir encadré). Et ils espèrent que Québec, qui n’a toujours pas de politique claire dans ce dossier, y trouvera une source d’inspiration.

     

    L’influence de Claire Lamarche

     

    Pour Christine Brabant, c’est l’aboutissement d’une longue réflexion entamée il y a quinze ans alors qu’elle était insatisfaite de son expérience comme professeure de danse dans les écoles primaires et secondaires. Mais c’est Claire Lamarche qui a déterminé le cours qu’allait prendre sa nouvelle carrière de chercheuse, se remémore-t-elle en riant. « Il y avait une émission sur l’école à la maison. Ces parents-là se posaient les mêmes questions que moi par rapport à l’école, sur les horaires, les évaluations, la place des parents. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose là. »

     

    Le sujet était d’autant plus intéressant que c’était un terrain vierge. En 2002, aucun chercheur ne s’était encore penché sur ce phénomène en pleine expansion.

     

    Pour avoir un portrait de la situation au Québec, Christine Brabant a lancé un premier sondage pour savoir qui faisait l’école à la maison et pour quelles raisons. « D’abord, il y avait une grande différence par rapport aux États-Unis et au reste du Canada. Notre population était moins religieuse et moins fortement anti-étatique dans ses motivations. C’était davantage des raisons de projet familial, la volonté de donner le meilleur à ses enfants sur le plan scolaire et socioaffectif. Mais ce qui était frappant, c’est qu’il y avait une grande diversité de raisons, et que parfois, au sein d’une même famille, on cumulait deux ou trois facteurs. [Les résultats] nous avertissaient de ne pas essayer de les mettre dans des boîtes avec des étiquettes. »

     

    Parents

     

    Elle est ensuite allée chercher le point de vue des parents. Le travail était colossal, car, au sein même de ces groupes, plusieurs visions s’affrontent.

     

    « Si on prend les grandes catégories, il y a les unschoolers, qui croient qu’il faut suivre les élans de l’enfant sans lui apporter un programme prédéfini. Ensuite, il y a des familles beaucoup plus conventionnelles, qui suivent le programme de l’école québécoise. Et il y a les familles de voyageurs, qui vont apprendre dans leurs interactions et leurs voyages. Il y a des familles avec un enfant, des familles avec huit enfants, des parents très instruits, des parents moins instruits. Ça donne quand même des visions et des façons de faire très différentes. »

     

    Cette étape terminée, Christine Brabant voulait aller chercher les commissions scolaires, qui sont chargées d’évaluer les enfants instruits à la maison. Mais là aussi, elle a dû faire face à une série d’obstacles.

     

    « Il y avait une forme de découragement chez les intervenants scolaires, qui se disaient : “De toute façon, on n’aura pas d’argent pour ça, ça ne fait pas partie de notre mandat réellement.” L’autre obstacle, c’est que les intervenants responsables de ce dossier changent souvent tous les six mois. C’est une vraie patate chaude. »

     

    Chercheuse engagée

     

    Avec les deux groupes, la chercheuse pose des questions, les pousse à s’informer sur ce qui se fait ailleurs. Mais au final, les solutions doivent venir des parents et des intervenants scolaires eux-mêmes.

     

    « C’est un travail de chercheur engagé, mais sans être militant, précise-t-elle. C’est aux acteurs sociaux de se mobiliser ; moi, je suis comme une superéducatrice ou une accompagnatrice. »

     

    Ce procédé de « recherche-action » répond à ses aspirations profondes à « changer les choses », bien davantage que la technique classique d’observation. « Au-delà de l’aspect pratico-pratique sur l’école à la maison, j’ai un objectif qui est de comprendre comment une démocratie avance, comment les institutions évoluent. Mais elles peuvent difficilement évoluer quand il y a des blocages. Et dans ce dossier, il y en a beaucoup. Je ne pouvais pas juste attendre que ça débloque pour documenter ça, car il y a peu de chances que ça arrive sans une petite intervention. »

     

    Si plusieurs voient dans ses travaux une source d’espoir, plusieurs ont tenté de nuire à son travail, tant chez les parents que chez les administrateurs scolaires. Certains ont été jusqu’à organiser des séances de désinformation pour « démoniser » ses intentions, dit-elle.

     

    « Ma vision, c’est qu’on peut travailler ensemble, qu’on peut faire avancer les choses en se parlant. Mais juste ça, ça heurte certaines personnes », conclut la chercheuse.

    Les recommandations des «experts de terrain» Une gestion régionale, plutôt que par commission scolaire, afin de mettre en commun les maigres ressources dont celles-ci disposent.

    L’évaluation des enfants qui font l’école à la maison uniquement dans les matières principales, soit le français, l’anglais et les mathématiques.

    Le programme du ministère comme point de référence, sans être imposé comme un cheminement obligatoire.

    La formation d’un groupe mandaté par Québec pour réfléchir à cet enjeu de façon permanente, et pas seulement dans la précipitation lorsqu’un problème est exposé dans les médias.

    Pour rejoindre ceux qui font présentement l’école à la maison dans l’anonymat, le comité propose de faire miroiter un gain pour l’enfant, que ce soit par du soutien financier ou l’utilisation des ressources publiques, comme les gymnases, en dehors des heures de cours.












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