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    Savoir «coder», une fausse priorité?

    19 avril 2016 | Guillaume Latzko-Toth - Professeur de communication à l’Université Laval, codirecteur du Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur (LabCMO) | Éducation
    «Penser et choisir de manière critique dans quelle direction nous voulons faire évoluer nos espaces et nos conditions de vie à l’ère numérique, ça, c’est une chose qu’on ne peut déléguer aux machines», dit Guillaume Latzko-Toth.
    Photo: iStock «Penser et choisir de manière critique dans quelle direction nous voulons faire évoluer nos espaces et nos conditions de vie à l’ère numérique, ça, c’est une chose qu’on ne peut déléguer aux machines», dit Guillaume Latzko-Toth.

    Ce vocable issu du jargon informatique signifie rédiger des instructions compréhensibles par une machine. C’est la clé pour développer les applications qui tournent sur nos ordinateurs, téléphones, et autres appareils connectés. Mais aussi ces programmes qui spéculent sur les marchés boursiers à notre place. Savoir coder, c’est maîtriser les principes de la programmation et avoir de bonnes notions dans un ou plusieurs langages informatiques.

     

    Depuis quelque temps, des voix s’élèvent pour réclamer l’enseignement généralisé du code informatique. [Le Devoir y a consacré un dossier le 19 décembre 2015.] Ce serait une compétence aussi fondamentale que savoir lire et écrire (littératie), ou savoir compter et effectuer des opérations arithmétiques de base (numératie). Dans un même élan, on prétend que ceux qui ne sauront pas « coder » seront les analphabètes de l’ère numérique. Or, si la notion de littératie numérique me semble intéressante, elle est encore assez floue et, surtout, non réductible à la seule capacité de programmer une machine.

     

    J’adhère à une vision holistique de l’éducation qui rejoint l’humanisme de la Renaissance : pour former un être humain complet et plus encore un citoyen, il faudrait s’assurer qu’aucun champ de savoir ne lui soit totalement étranger. L’algorithmique, le code, ce sont des extensions des mathématiques et, comme pour la logique et les statistiques, il me paraît essentiel que tout un chacun ait des notions minimales de programmation pour être en mesure de comprendre la réalité contemporaine et particulièrement les enjeux sociétaux des algorithmes et de leur rôle grandissant dans tous les domaines. Mais gardons-nous d’une vision trop instrumentale de l’éducation. Avant tout, enseigner le code c’est faire découvrir une façon particulière de voir le monde et d’agir sur lui. Programmer, c’est aussi une forme d’art et d’expression. Oui à l’enseignement des bases de l’art de programmer. Là où je suis beaucoup plus réservé et circonspect, c’est lorsque l’on préconise d’accorder à cette compétence une importance prépondérante. Pourquoi enseigner les langages de programmation plus que la musique et les langues vivantes ?

     

    On nous assène que l’enseignement du code est prioritaire, car c’est lui qui va « donner des jobs » à nos jeunes. D’autres vont jusqu’à affirmer que c’est par le code qu’on va pouvoir faire sa marque sur le monde, voire le changer ! On ne manque en effet pas d’exemples autour de nous, de ces applications qui transforment notre quotidien, ébranlent les dictatures et les monopoles, etc. Mais il y a tout autant de signes inquiétants d’aliénation par ces mêmes dispositifs. De mal-être grandissant lié à l’accélération du rythme de la vie sociale, au rapt de notre attention et de notre vie privée, à l’exploitation de notre travail gratuit, à l’intériorisation d’une surveillance tous azimuts qui nous incite à nous rétracter dans le conformisme et l’insignifiance. Ne faut-il donc pas tout autant apprendre à lire ces enjeux politiques et éthiques ? En d’autres mots : armer intellectuellement les citoyennes et citoyens à critiquer le code, sinon dans sa forme, du moins dans ses finalités, dans ses effets, dans ses excès ?

     

    À une époque où aucun recoin de l’existence n’échappe à la médiation des technologies numériques, où la moindre de nos actions laisse une trace analysable, exploitable avec le code approprié, avec toutes les dérives et les dérapages que cela peut entraîner, il me semble encore plus salutaire de renforcer l’enseignement des sciences humaines au sens le plus large. Après tout, coder, les machines savent déjà le faire. Et bientôt, elles le feront mieux que les humains. Penser et choisir de manière critique dans quelle direction nous voulons faire évoluer nos espaces et nos conditions de vie à l’ère numérique, ça, c’est une chose qu’on ne peut déléguer aux machines !













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