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    «Attention aux mirages des neurosciences»

    19 mars 2016 | Claude Lafleur - Collaborateur | Éducation
    « Les neurosciences vont certes faire progresser nos connaissances concernant les troubles d’apprentissage, mais on n’en est pas encore là », déclare Julien Mercier, chercheur en sciences cognitives et directeur du NeuroLab de l’UQAM.
    Photo: Archives Le Devoir « Les neurosciences vont certes faire progresser nos connaissances concernant les troubles d’apprentissage, mais on n’en est pas encore là », déclare Julien Mercier, chercheur en sciences cognitives et directeur du NeuroLab de l’UQAM.
    Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

    Les neurosciences devraient nous permettre de voir ce qui ne va pas chez les personnes atteintes de troubles d’apprentissage. Cependant, nous dit un spécialiste, on pourrait commettre une grave erreur en comptant trop sur elles.


    Parce qu’elles offrent une vue imprenable sur le fonctionnement du cerveau, les neurosciences permettront de prodigieuses avancées scientifiques. Comme le constate Julien Mercier, « on parle de neuromarketing, de neuro-ceci et de neuro-cela… On accole le terme “neuro” à à peu près n’importe quoi ! » Les neurosciences sont à n’en point douter « à la mode », déplore justement ce chercheur en sciences cognitives, également directeur du NeuroLab de l’UQAM. « Mon rôle comme chercheur, c’est de voir ce qui est justifié dans cette tendance, tout en demeurant très rigoureux », précise-t-il.

     

    Dans le cadre du 41e congrès de l’Institut des troubles d’apprentissage, Line Laplante, Mélanie Bédard et lui organisent la conférence « Neurosciences éducationnelles. Cognition, cerveau et troubles d’apprentissage ».

     

    « La raison d’être de ce symposium est de faire ressortir les meilleures interventions en ce qui concerne les troubles d’apprentissage », résume le Pr Mercier. Il déplore du coup qu’on puisse considérer que les neurosciences en viendront à résoudre « tous les problèmes ».

     

    Or, si les troubles d’apprentissage ont par définition une origine neurologique, des recherches en biologie, en médecine, en psychologie, etc., font tout aussi bien progresser le domaine alors que les neurosciences promettent de nous faire faire des bonds de géant dans nos connaissances sur les processus d’apprentissage.

     

    « Il y a une mode actuellement : le grand public, les médias, les chercheurs et même les intervenants qui oeuvrent auprès de ceux et celles qui ont des troubles d’apprentissage accordent trop d’importance à tout ce qu’on fait dire aux neurosciences », regrette Julien Mercier.

     

    Comment apprend-on ?

     

    « C’est là la question de ma vie ! lance en riant ce professeur au Département d’éducation et formation spécialisées de l’UQAM. Je m’intéresse à la manière dont les gens apprennent. »

     

    On se doute bien, poursuit-il, que des facteurs autant cognitifs qu’affectifs jouent un rôle dans l’apprentissage. « Et c’est cet aspect que je cherche à étudier plus finement : comment les émotions et certains aspects de la cognition interagissent lors d’une tâche d’apprentissage. »

     

    Ainsi, l’une des méthodes qu’emploient les chercheurs consiste à questionner un sujet d’expérience sur ce qu’il ressent au moment où il est en train d’apprendre. « Mais cela dérange l’apprenant lorsqu’on l’interrompt durant une tâche d’apprentissage pour lui faire remplir un questionnaire », dit-il.

     

    Par contre, grâce aux appareils d’imagerie cérébrale, on peut désormais observer le fonctionnement du cerveau pendant que quelqu’un est en train d’apprendre. « Il s’agit pour nous de cerner comment l’apprenant fonctionne tant affectivement que cognitivement, au moment même où les choses se passent », explique le chercheur.

     

    Pour ce faire, Julien Mercier dispose de l’un des laboratoires les mieux équipés au monde : le NeuroLab. « On a des électroencéphalographes, des systèmes de suivi oculaire et quantité d’autres équipements sophistiqués, dit-il avec fierté. Il s’agit d’équipements uniques au monde et je suis si heureux d’avoir constitué une belle équipe interdisciplinaire. »

     

    Les équipements du NeuroLab permettent donc d’observer à chaque instant comment l’apprenant se comporte, et ainsi de réaliser une foule d’expériences. Par exemple, dans le cas d’un jeu vidéo permettant d’apprendre des notions très complexes de physique, les chercheurs observent comment l’apprenant fonctionne sur une période de deux ou trois heures, alors qu’il est en apprentissage. « On peut par la suite dire : “Voici ce qui a fait que cette personne a appris ou non”, et ce, de manière très fine », résume le chercheur.

     

    D’ordinaire, dans le cas d’un programme éducatif par exemple, celui-ci se déroule sur des semaines, des mois, voire une année. « Cela ne nous permet pas de déterminer comment ce programme donne de bons résultats, indique M. Mercier. Mais moi, je peux observer précisément, minute par minute, quand l’apprentissage se fait. »

     

    Il faudra être très patients !

     

    Par contre, enchaîne le chercheur en sciences cognitives, il ne faut pas non plus rejeter les autres méthodes d’étude et de mise au point de programmes d’apprentissage. Ainsi, dit-il, les meilleures façons d’aider les personnes atteintes de troubles d’apprentissage proviennent de plusieurs sources, parfois des neurosciences, mais également des recherches sur le comportement et sur les performances des élèves à l’école.

     

    Par conséquent, Julien Mercier redoute non seulement qu’on ait trop d’attentes envers ce que pourraient apporter les neurosciences, mais également qu’on balaie en même temps les autres approches qui ont pourtant fait leurs preuves.

     

    « Comme chercheur, j’incite les praticiens à ne pas mettre de côté les interventions qui sont les meilleures, même si elles ne sont pas appuyées par des données d’imagerie cérébrale. »

     

    Dans le cadre du symposium présenté au congrès de l’Institut des troubles d’apprentissage, une série de chercheurs présenteront comment les neurosciences et l’éducation peuvent avancer ensemble. Ils lèveront également le voile sur certaines exagérations ou attentes irréalistes qu’on peut avoir envers les neurosciences, tout en évoquant ce qui est plausible et intéressant de faire. « On fera en outre un état des lieux dans différents domaines, par exemple au sujet de la dyslexie et de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture », précise-t-il.

     

    « Il nous faut recalibrer les attentes, poursuit le Pr Mercier, notamment auprès du grand public et des intervenants, sur ce que les neurosciences éducationnelles peuvent nous apporter à ce moment-ci. »

     

    Il estime en fait que la première chose à attendre des neurosciences éducationnelles, c’est justement qu’il nous faudra être patients et « attendre tout court » ! « Les neurosciences vont certes faire progresser nos connaissances concernant les troubles d’apprentissage, mais on n’en est pas encore là », déclare le chercheur.













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