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    La Réplique › Financement de l’éducation

    Écoles privées et publiques, vers la ségrégation?

    Bientôt, une moitié favorisée sera séparée de l’autre, comme dans certains pays du Tiers-Monde…

    18 février 2016 | Alec Larose - Conseiller à la vie professionnelle et pédagogique de la FSE | Éducation
    Le principal obstacle à la réussite est le déséquilibre qu’on a instauré dans les classes.
    Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Le principal obstacle à la réussite est le déséquilibre qu’on a instauré dans les classes.

    Le Devoir nous apprenait récemment que la FEEP réclamait sans ironie « sa part » d’un éventuel réinvestissement de l’État. Dans le contexte actuel, cette initiative laisse perplexe. Faut-il rappeler que c’est l’école publique qui tient le système à bout de bras, accueillant sans discrimination tous les enfants, comptant les sous pour optimiser ses services ? Une école québécoise dont le niveau de qualité a été maintes fois établi dans les tests internationaux. L’estimation du coût collectif de l’école privée est une polémique récurrente qui montre bien à quel point on peut omettre des chiffres importants, mais également l’analyse d’impacts.

     

    Le Comité d’experts sur le financement, l’administration, la gestion et la gouvernance des commissions scolaires, créé par le gouvernement en 2014, a fait le même exercice. En prenant la peine de comparer le coût d’élèves équivalents, il en est arrivé aux chiffres suivants : 5471 $ par élève au public (même en incluant des milieux où la faible démographie tire le coût à la hausse, mais où il n’y a pas de privé de toute manière), tandis que la subvention au privé se situe à 4090 $. La Commission de révision permanente des programmes, souvent citée en référence par les partisans du privé, en arrivait respectivement à 8520 $ (en incluant le coût majeur d’élèves handicapés et en difficulté) et 4068 $. On voit à quel point le calcul peut être mal fondé.

     

    Le Comité d’experts a donc conclu que le privé est subventionné à hauteur de 75 %. L’entière élimination de ces subventions se ferait à coût nul même si les trois quarts de ces élèves passaient au public, et un gain n’importe où en deçà de cette proportion. Et ce, à partir d’un chiffre qui ne comprend même pas la valeur des avantages fiscaux ni les importantes économies d’échelle que suppose le transfert d’élèves à des écoles existantes. Ni même les coûts engendrés actuellement, comme le souligne le Comité, par la concentration inefficiente d’élèves à risque et ses impacts à long terme sur les besoins de services sociaux de toutes sortes. Rappelons qu’en Ontario, ce soutien est quasi inexistant.

     

    Dans une recherche datant de 2007, le chercheur Vermot-Desroches situe ainsi le revenu familial des enfants du privé en 2005 : 32,3 % de 110 000 $ et plus ; 28,4 % entre 70 000 $ et 109 999 $ ; 31,2 % entre 30 000,00 $ et 69 999 $; 6,34 % de 30 000 $ et moins. Toujours selon lui, le revenu familial de l’ensemble des familles québécoises, en 2001, se partageait ainsi, à l’inclusion de celles qui inscrivent leur enfant au privé : 27,2 % de 75 000 $ et plus ; 50 % entre 30 000,00 $ et 74 999 $; 22,8 % de 29 999 $ et moins. Cette comparaison parle d’elle-même. Les membres de ce regroupement devraient donc faire comme toute entreprise désirant couvrir ses dépenses : augmenter leurs revenus autonomes. Il s’agit d’ailleurs du meilleur moyen d’assumer leurs responsabilités sociales, comme ils disent vouloir le faire.

     

    Cela dit, de tels calculs sont secondaires au regard de la gravité des enjeux en présence. Pensons-y : au Québec, 21 % des enfants fréquentent désormais le secondaire privé, jusqu’à 42 % (MEESR, 2015). En 1970-1971, cette proportion était de 5 %, comme la moyenne canadienne actuelle… En ajoutant ceux qui vont dans des projets particuliers, c’est donc dire que la moitié des élèves ont désormais quitté la classe ordinaire dans la majorité des milieux.

     

    Pourtant, la littérature scientifique récente démontre qu’à élève égal, les deux réseaux font aussi bien, leurs écarts étant « systématiquement imputables à deux facteurs : les élèves qui fréquentaient des écoles secondaires privées étaient plus susceptibles d’avoir des caractéristiques socioéconomiques positivement associées au succès scolaire et d’avoir des pairs dont les parents avaient fait des études universitaires » (Statistique Canada, 2015). Elle montre également que la concurrence scolaire n’améliore pas le taux de réussite global tout en accroissant les inégalités sociales (OCDE, Schofield, Ben Ayed, Hirtt, etc.), ce qui a évidemment des conséquences à long terme.

     

    Le Comité d’experts a d’ailleurs retenu, après une vaste recension des écrits, que « favoriser l’hétérogénéité des classes et des établissements apparaît donc comme un moyen peu coûteux d’améliorer l’efficience d’un système scolaire, alors que la pratique du placement sélectif des élèves dans des classes ou des écoles différentes sur la base de leurs résultats scolaires, résultats qui sont intimement liés à leur origine sociale, entraîne des coûts supplémentaires dus à la concentration d’élèves à risque dans les mêmes groupes ».

     

    Le principal obstacle à la réussite est le déséquilibre qu’on a instauré dans les classes, qui fonctionne comme un cercle vicieux dont les conséquences indéniables auront des coûts en éducation, en santé et en services sociaux. Surtout, il nous interpelle quant à l’expérience que nous faisons vivre à nos enfants, en particulier aux plus vulnérables. Comment peut-on laisser notre système glisser vers une forme de ségrégation d’une autre époque : une moitié favorisée désormais séparée de l’autre, comme dans certains pays du Tiers-Monde ?

     

    Ce qui se trouve réduit à un dilemme parental devrait avant tout se poser comme un choix collectif cohérent, lucide et courageux, centré sur une mission vitale : offrir à chaque enfant des chances équivalentes de s’instruire. La question n’est pas simple et ne devrait pas être analysée de manière simpliste. Pour accroître réellement la réussite scolaire au Québec dans des conditions d’apprentissage dont nous n’aurons pas à rougir, il est temps, plus que jamais, de remettre en question l’utilisation privée des goussets de l’État. À la lumière de la réalité actuelle et non de décisions prises il y a un demi-siècle.

    Le principal obstacle à la réussite est le déséquilibre qu’on a instauré dans les classes.












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