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    La Réplique › Enseignement de l’histoire

    La compétence avant le récit

    11 février 2016 | Chantal Rivard - Doctorante et chargée de cours au Département de didactique de l’Université de Montréal et enseignante au collège Beaubois | Éducation
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

    « Je sais pas si tu vas me “craire”, mais on vit dans un pays qu’y a déjà été habité par des géants. » Ainsi commence un cours d’histoire raconté par un enseignant « fredpellerinisé ». Rien de plus agréable à entendre. On a 15 ans, on s’assoit et on écoute. On se fait raconter l’histoire de ce que le Québec est devenu. De grands personnages, quelques femmes utiles, les bons, les méchants et tout ça d’un seul point de vue. Et voilà, on pense qu’on aura ainsi programmé de bons citoyens québécois, attachés à leur culture. Mais la réalité, c’est qu’une fois qu’elle aura fait rêver un peu les élèves, cette histoire, ils l’oublieront, ou du moins, n’en garderont qu’un vague souvenir. Car avouons-le-nous, dix ans après avoir vu un spectacle de Fred Pellerin, nous gardons le souvenir d’une agréable soirée, mais, soyons honnêtes, nous avons perdu le fil de l’histoire de Saint-Élie-de-Caxton quelque part entre les broches à tricoter de notre quotidien.

     

    Enseigner ainsi l’histoire, c’est admettre qu’un joueur de violon apprend à jouer en regardant un maître de l’archet s’exécuter (Christian Laville). C’est nier toutes les compétences intellectuelles que l’on développe en pratiquant l’histoire comme un historien le fait. C’est surtout affirmer que les évaluations ne reposeront que sur une mémorisation boulimique qui se fera un devoir de tout régurgiter le jour de l’examen pour ne laisser qu’une amertume envie de ne pas recommencer. C’est admettre que la Révolution tranquille, c’est Jean Lesage. Or, la Révolution tranquille ne s’est pas faite grâce à lui, mais elle s’est faite avec lui. Il l’a incarnée, certes. Mais il ne l’a pas provoquée. L’histoire sociale permet de comprendre que les hommes qui ont marqué l’histoire, aussi grands veut-on les voir, ont été ce qu’ils ont été parce qu’ils appartenaient à une société. Une société où les groupes différents qui la composent ont des interprétations différentes des faits historiques et de leurs répercussions. Quand Dumont (1992) et Lanctôt (1964) ne donnent pas la même version de l’origine des Filles du Roy, ce n’est pas que l’un mente et que l’autre détienne la vérité. Et enseigner l’histoire ainsi, en admettant des perspectives différentes, c’est admettre que l’histoire est un construit social. Un construit. Pas un livre saint.

     

    Matière à part

     

    C’est étrange comme l’enseignement de l’histoire n’a pas le même traitement que celui des mathématiques, des sciences. Effectivement, il n’y a personne qui monte aux barricades pour médire contre le fait qu’une fois adulte, on oublie ce que sont les sinus et les cosinus. On oublie même parfois Pythagore. Le pauvre. Mais est-ce de savoir toujours calculer l’aire des parallélogrammes qui importe ou d’avoir développé des compétences intellectuelles qui permettent à tous, et non seulement aux quelques élèves qu’un prof aura réussi à convaincre au cours de sa carrière de devenir « mathémateux », d’avoir une logique, un sens du raisonnement, une rigueur scientifique ?

     

    Mais voilà, les mathématiques et les sciences ne sont pas associées à notre identité collective. L’histoire oui. Et pour cette identité, nous sommes prêts à sacrifier les outils cognitifs qu’apporte la pratique de l’histoire au prix d’une appartenance sociale. L’enjeu est clair : savoir penser, critiquer la société ou lui appartenir, l’aimer, l’admirer. Certains diront que l’enseignement de l’histoire peut permettre les deux. Moi, je dis que je peux aimer et admirer la société à laquelle j’appartiens lorsque je peux la critiquer, la penser. Ce n’est pas le rôle de l’enseignement de l’histoire que d’entretenir les mythes fondateurs de notre identité. L’enseignement de l’histoire doit justement aller au-delà de ça. Il doit développer une pensée critique qui permet de construire l’identité.

     

    Fred Pellerin est un maître conteur. Ses histoires nous permettent de passer un bon moment. Mais concevoir les cours d’histoire ainsi, c’est admettre que les élèves ne passeront que de bons moments. Pour définir une société, ça prend plus que de bons moments.













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