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    Harcèlement sexuel

    L’UQAM critiquée pour sa gestion d’une plainte

    15 janvier 2016 |Marie-Michèle Sioui | Éducation
    Photo: Jean Gagnon / CC

    La gestion d’une plainte pour harcèlement sexuel met une fois de plus l’Université du Québec à Montréal (UQAM) dans l’embarras : étudiants et membres du personnel reprochent à l’établissement de vouloir minimiser l’affaire, qu’ils considèrent comme une autre manifestation de la culture du viol sur le campus.

     

    L’affaire remonte au 7 décembre, quand un étudiant du baccalauréat en relations internationales et droit international (BRIDI) a lancé, dans une conversation avec des amis sur Facebook, qu’il avait l’intention d’agresser une étudiante et de la droguer au GHB dans une soirée « vins et fromages » prévue le vendredi 11 décembre.

     

    « Mercredi. Je l’attends. […] 30 minutes avant le cours. A passera pas par 4 chemins », a d’abord écrit l’étudiant.

     

    « Toi non plus surtout », a répondu l’un de ses interlocuteurs.

     

    « Ah non, ça passe ou ça casse », a poursuivi le premier. « Après c’est le Ghb au vin fromage. »

     

    La conversation a été vue par quelques amis, qui échangeaient régulièrement sur Facebook pour parler d’école, de musique, de drogues et de femmes, à propos desquelles ils tenaient des propos dégradants. « Fuck les criss de féministes ! […] On va toute leur péter la cenne [pénétration anale] ! » avait lancé l’un d’eux. « C’est des chattes srx [sérieux]. Des vrais ptites moules. Pas fraîches en plus », avait écrit un autre.

     

    Une conversation « privée »

     

    Dans leurs échanges, les étudiants ont échafaudé des plans farfelus pour se débarrasser de murales féministes près d’un café de l’UQAM ; ils ont listé les femmes avec lesquelles l’un de leurs amis a eu des relations sexuelles. Ils se croyaient à l’abri des regards et des jugements. « Je veux juste pas me faire chier par personne quand j’écris de quoi de raciste ou de sexiste dans cette convo [conversation] », a résumé l’un d’eux.

     

    Mais la conversation est tombée sous les yeux d’autres étudiants, puis sous le regard de l’étudiante ciblée par la menace de viol. La jeune femme a craint pour sa sécurité.

     

    L’Association étudiante du module de science politique (AEMSP), qui organisait l’activité vin et fromages, a avisé les Services à la vie étudiante (SVE) de l’UQAM. « C’est donc tombé dans les mains d’Amélie Lefort [employée des SVE], qui n’a aucune formation en matière de harcèlement », a rapporté une source à l’interne, en corroborant la version d’étudiants.

     

    Un agent de sécurité aurait été dépêché pour surveiller l’événement de l’AEMSP, duquel les étudiants impliqués dans la conversation ont été exclus.

     

    Le Bureau d’intervention et de prévention en matière de harcèlement de l’UQAM, dotée d’une politique révisée en matière de harcèlement, a reçu une plainte de l’étudiante visée par les menaces le 9 décembre, selon Mme Desrochers. Mais il y aurait eu une période de flottement, pendant laquelle Mme Lefort aurait géré le dossier d’une manière qui a déplu à certaines personnes. « Nous ne croyons pas, à l’instar de la réaction d’Amélie Lefort […], que ce n’est qu’un “ pauv’garçon amoureux  », ont dénoncé des étudiants dans un tract qui a été distribué au début de cette semaine. « La manière dont on a géré ça, en voulant étouffer l’affaire, protéger les gars, je trouve que ça ressemble à la culture du viol », a rapporté une autre source à l’interne. « Mme Lefort misait beaucoup sur la question des balbutiements de l’amour et sur la plaisanterie », a-t-elle poursuivi.

     

    Pourtant, plaisanterie ou non, la Politique contre le harcèlement de l’UQAM, nouvellement mise à jour, considère comme du harcèlement sexuel les « remarques, commentaires, allusions ou insultes persistants à caractère sexuel portant atteinte à un environnement propice au travail ou à l’étude ».

     

    L’UQAM réplique

     

    En réponse au tract, l’UQAM a envoyé mardi à tous ses étudiants et employés un courriel dans lequel la direction a dit souhaiter « rectifier les faits ». « Le document anonyme qui circule présentement est inexact et comporte des extraits modifiés ou incomplets d’une conversation entre étudiants sur les réseaux sociaux qui en altèrent le sens. En outre, le document est diffamatoire puisqu’il attribue au doyen de la Faculté de science politique et de droit et à une conseillère à la vie étudiante des propos qui sont erronés ou dénaturés », lit-on dans la missive, signée par le vice-recteur aux Ressources humaines, à l’administration et aux finances, André Dorion, et par le secrétaire général, Normand Petitclerc.

     

    Le Devoir a obtenu une copie de la conversation originale des étudiants ; celle dans laquelle les menaces ont été formulées. Les extraits de celle-ci qui ont été recopiés dans le tract sont semblables en tous points, fautes d’orthographe incluses. Certes, la conversation n’est pas recopiée en entier. Mais son sens a-t-il été « altéré », comme le prétend l’institution ? « Il manque des informations, des “haha” ; il y a certaines informations qui donnent du sens qui ne sont pas là », a répondu jeudi la directrice de la Division des relations avec la presse, Jenny Desrochers, quand on lui a posé la question. « Dans la séquence, il manque des bouts. Il y avait des différences », a-t-elle insisté. Mme Desrochers, qui a préféré répondre aux questions du Devoir plutôt que de les transmettre à M. Dorion ou M. Petitclerc, a plus tard admis ne pas avoir pris connaissance de la conversation originale.

     

    Comme le faisaient ses collègues dans le courriel envoyé aux étudiants et au personnel, Mme Desrochers a insisté sur les mesures qui ont été mises en avant une fois que le Bureau d’intervention en matière de harcèlement a reçu la plainte de l’étudiante, le 9 décembre. Divers intervenants, dont le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et le doyen de la Faculté de science politique et de droit, Hugo Cyr, se sont mobilisés, a-t-elle rapporté, en dirigeant notamment Le Devoir vers la page Facebook de M. Cyr « pour en savoir plus ».

     

    Soumis à de courts délais, le SPVM n’a pas été en mesure de confirmer la réception d’une plainte. À l’UQAM, en revanche, la plaignante et les étudiants mis en cause ont été rencontrés peu de temps après le dépôt de la plainte, tandis que des aménagements ont été faits dans les groupes-cours concernés « pour distancer les personnes impliquées et créer un climat de sécurité à la satisfaction des parties, incluant la victime », a avisé Mme Desrochers.

     

    Or selon une source, ce sont les professeurs qui ont pris l’initiative personnelle de demander aux étudiants impliqués dans l’affaire de ne pas se présenter en classe pour les dernières semaines de la session d’automne. Ce sont aussi eux qui leur ont proposé de faire leurs examens dans un local différent, à l’écart du reste du groupe.

     

    Une lettre des étudiants

     

    Cela n’a pas semblé rassurer tous les étudiants, puisque certains d’entre eux ont remis une lettre à un de leurs professeurs au retour des Fêtes. « Plusieurs d’entre nous se sentent mal à l’aise à l’idée de commencer la nouvelle session en présence d’un collègue ayant proféré de graves menaces à l’encontre de notre comparse au cours de la dernière session », ont-ils écrit. « Il nous semble d’autant plus essentiel à la dignité de la victime que celle-ci n’ait pas à endosser le fardeau supplémentaire de côtoyer son agresseur au quotidien. »

     

    L’administration tenterait actuellement de modifier les horaires de cours afin d’éviter les rencontres problématiques. Quant au sort qui sera réservé aux étudiants impliqués dans la conversation, Mme Desrochers ne pouvait pas confirmer qu’ils n’ont pas été suspendus, comme l’ont rapporté des sources. « Je n’ai pas l’information », a-t-elle affirmé.

     

    Avec Marie-Pier Frappier













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