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    Les TIC, un cheval de Troie

    Devant les technologies, plusieurs professeurs acceptent de se transformer en «squeegees» pour écrans plats

    16 octobre 2015 | Réjean Bergeron - Professeur de philosophie au Cégep Gérald-Godin. L’auteur a participé au «Devoir» de débattre du 6 octobre sur les «Mutations tranquilles de l’éducation» | Éducation
    Les TIC se présenteraient comme ce cheval de Troie qui serviraient à casser, à mettre au pas et à dénaturer le rôle fondamental de l’enseignant.
    Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Les TIC se présenteraient comme ce cheval de Troie qui serviraient à casser, à mettre au pas et à dénaturer le rôle fondamental de l’enseignant.

    La Réforme de l’éducation au Québec est un échec. Plusieurs études en ont déjà fait le constat. Mon but, ici, n’est donc pas de refaire sa nécrologie. Toutefois, cette réforme semble trouver un second souffle grâce à l’entrée en force des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans le monde de l’enseignement.

     

    En effet, depuis quelques années, ordinateurs portables, tableaux blancs interactifs et tablettes numériques ont, grâce à leurs belles allures et à des promesses pédagogiques pourtant sans fondement scientifique, séduit plusieurs directions d’école, parents, pédagogues et enseignants, pour graduellement prendre leur place dans les salles de cours.

     

    Mais qu’ont en commun la Réforme de l’éducation et ces technopédagogies ? Comment expliquer une pareille association ? Tous les deux s’abreuvent à la même idéologie, se basent sur la même conception de l’être humain et poursuivent les mêmes objectifs.

     

    Ainsi, les deux approches partagent la même conception utilitariste et mécaniste du fonctionnement de la mémoire et de la pensée. D’un côté comme de l’autre, on s’imagine que la réflexion rigoureuse peut prendre forme sans l’apport d’un riche bagage de connaissances et d’une solide culture générale et fondamentale.

     

    On le sait, les partisans du Renouveau pédagogique ont tenté de nous convaincre qu’il fallait, à l’aide d’un projet éducatif centré sur l’étudiant, développer avant tout les compétences transversales des élèves — concept flou qu’on tente encore de définir dans les coulisses du ministère de l’Éducation —, et ce, au détriment de contenus rigoureux. De l’autre côté, celui des TIC, on essaie aussi de nous convaincre que l’élève n’a plus à acquérir un bagage de connaissances qui viendraient soi-disant encombrer sa mémoire puisque tout ce savoir serait désormais à la portée de ses doigts grâce aux technologies numériques, au Net et en particulier à Google. Ainsi, pourquoi perdre du temps et de l’énergie à meubler son cerveau de connaissances poussiéreuses alors que celles-ci peuvent être externalisées ou entreposées quelque part dans un nuage numérique ?

     

    Toutefois, loin d’être un entrepôt dans lequel seraient rangées des connaissances mortes, la mémoire, et en particulier la mémoire à long terme, représente plutôt un lieu vivant, sans cesse en transformation et en réorganisation, dans lequel la pensée de l’individu peut prendre forme, se structurer et s’enrichir grâce à toutes les connaissances et schèmes de réflexion qui s’y trouvent. Priver l’être humain de cette matière vivante, c’est lui enlever la substance première à partir de laquelle il peut construire une réflexion riche et élaborer des jugements fondés sur des contenus solides.

     

    C’est ainsi que, sous ces deux approches, le rôle même de l’enseignant est graduellement remis en question. Terminé le temps où celui-ci pouvait se présenter comme le « maître » dans le sens noble du terme, c’est-à-dire comme celui qui tirait son autorité et sa valeur du savoir qu’il maîtrisait. Dorénavant, puisque le savoir, croit-on, est disponible partout, on exigera de l’enseignant qu’il descende de son piédestal, qu’il ne se présente plus d’une manière prétentieuse comme le dépositaire d’un savoir disciplinaire rigoureux. Pas surprenant, dans ce contexte, que les futurs enseignants n’ont pas à posséder au minimum un baccalauréat dans la discipline qu’ils enseigneront.

     

    Dans un cadre éducatif où la connaissance est dévaluée, réduite à de la simple information, où ce qui compte avant tout est de permettre la communication et l’expression de toutes les opinions, peu importe leur valeur, on demandera plutôt à l’enseignant qu’il vienne se placer à côté de l’élève ou, à la limite, entre lui et sa tablette numérique. Ainsi, ce qu’on attendra de lui, c’est qu’il se mette humblement au niveau de l’« apprenant », qu’il devienne son guide, celui qui l’initiera à l’univers 3.0 afin d’en faire un bon citoyen numérique.

     

    On le voit, les TIC se présentent comme ce cheval de Troie qui, en redonnant un second souffle à la Réforme de l’éducation, servira à casser, à mettre au pas et à dénaturer le rôle fondamental de l’enseignant. Chose incroyable, cette transformation radicale du rôle de ce dernier, qui s’opère déjà sous nos yeux, se fait dans bien des cas grâce à la complicité enthousiaste — et je dirais même inconsciente — des enseignants eux-mêmes. Obnubilés, médusés par tant de merveilles technologiques, c’est sans hésitation que plusieurs acceptent de se transformer en techniciens, en réparateurs de laveuse Maytag ou, si vous voulez, en squeegees pour écrans plats.













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