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    Jeunes, mais analphabètes numériques

    5 octobre 2015 |Mariève Paradis - Planète F Magazine | Éducation
    La capacité à tirer parti du Web diffère selon les milieux.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir La capacité à tirer parti du Web diffère selon les milieux.

    Il suffit de se rendre dans une chaîne de restauration rapide pour accéder gratuitement au Web, d’un clic, avec un outil capable de se brancher. Mais une fois sur Internet, nous ne sommes pas égaux devant les technologies. L’analphabétisme numérique n’épargne aucune génération, même les plus branchées.


    Deux jeunes devant leur ordinateur, l’un possède le portable dernier cri, l’autre, une vieille tour d’occasion. Tous deux pourront naviguer sur Internet, regarder des vidéos, interagir sur les médias sociaux, envoyer des courriels, faire leurs devoirs : bref, gérer leur vie virtuelle ! « Même dans les quartiers défavorisés, on constate que 95 % des gens sont branchés à la maison », avance Stéphane Villeneuve, professeur en intégration des technologies (TIC) en éducation au département de didactique à l’UQAM. L’accès n’est donc pas problématique, même si le coût de branchement au Web reste un enjeu. Selon lui, le matériel utilisé pour se brancher représente aussi un facteur déterminant pour l’accessibilité au Web.

     

    C’est un des éléments de ce que les observateurs des technologies appellent la fracture numérique. Déjà à la fin des années 1990, ce concept prend forme. Le département du Commerce aux États-Unis en faisait état dans un document de 1998 sur l’accès au téléphone pour se connecter à Internet. Si l’on associait auparavant la fracture avec le matériel qui permettait d’accéder à tout le savoir en ligne, de nouvelles inégalités sont apparues depuis. Celles-ci n’opposent plus nécessairement les pauvres et les riches, mais divisent selon l’utilisation, le savoir-faire et le savoir-être en ligne.

     

    Un jeu avant tout

     

    « Avant, on avait des enfants qui n’avaient pas accès à la technologie à la maison. C’était important qu’on l’offre à l’école. Autrement, ils n’y auraient jamais eu accès », se rappelle Thierry Karsenti, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication (TIC) en éducation. Selon lui, la fracture numérique prend aujourd’hui un tout autre sens. « La fracture, ce sont ces élèves qui savent apprendre avec les technologies et les autres qui pensent que l’ordinateur n’est qu’un jeu, un outil pour “socialiser”, être sur Facebook », explique-t-il. Même avec leur tablette dernier cri, ou le téléphone intelligent le plus récent, les jeunes ne sont pas tous en mesure d’utiliser les technologies à leur plein potentiel.

     

    Stéphane Villeneuve de l’UQAM ajoute : « On constate qu’essentiellement, les jeunes utilisent les technologies pour leur divertissement, pour les réseaux sociaux. Oui, ils ont accès au Web, mais ils ne savent pas nécessairement ce qu’ils font. Ils sont compétents avec l’outil, mais avec les logiciels, on est au même niveau que des personnes plus âgées. »

     

    Tirer parti des technologies

     

    Shawn Young est enseignant au secondaire, programmeur et fondateur de Classcraft, un jeu d’aventures où les classes apprennent dans un contexte ludique virtuel. Depuis dix ans dans l’enseignement, il observe aussi que les jeunes ne savent pas nécessairement utiliser les technologies à leur plein potentiel. « Il faut leur montrer. Ce n’est pas parce qu’ils possèdent et utilisent leur outil technologique qu’ils savent s’en servir. Certains élèves ne sont même pas capables d’envoyer une pièce jointe dans un courriel. Les technologies, dit-il, ce n’est pas magique. »

     

    Stéphane Villeneuve remarque aussi des lacunes dans l’enseignement au primaire et au secondaire. « Beaucoup de jeunes ne savent pas faire une table des matières dans un logiciel de traitement de texte ou utiliser un logiciel comme Excel. Il semble que leurs enseignants ne demandent pas d’utiliser ces outils et ces logiciels dans les travaux. Alors, les jeunes arrivent à l’université et ils ne sont pas prêts. »

     

    L’utilisation et la compréhension des technologies ont un impact important sur la persévérance scolaire, note Stéphane Villeneuve, de l’UQAM. Si l’utilisation des technologies en classe ouvre un monde de possibilités, ne pas savoir s’en servir peut vite fermer plusieurs portes. Il donne l’exemple d’un jeune qui arriverait à l’université avec une base insuffisante pour utiliser les technologies dans les travaux à rendre. Cet étudiant, découragé, pourrait perdre toute motivation et décrocher de son programme d’études. « Des études en motivation montrent que plus on se sent compétent avec les technologies, plus on les utilise et plus on essaie de nouveaux logiciels. »

     

    Et l’éthique ?

     

    Non seulement les jeunes apprennent difficilement comment utiliser des logiciels de base, mais on leur enseigne rarement l’éthique numérique. Une vaste enquête d’HabiloMédias rapporte que la moitié des jeunes souhaitent apprendre comment discerner une information crédible sur Internet. Thierry Karsenti procède justement à des recherches dans les classes sur l’utilisation des technologies.

     

    « Nos recherches montrent clairement que les jeunes ont du mal à bien chercher si on ne le leur montre pas. Savoir chercher est une exigence pour obtenir le diplôme d’études secondaires dans d’autres pays. Ils appellent ça les “compétences informationnelles”. Au Québec, on n’en est pas là encore », déplore-t-il.

     

    Le développement du jugement, de la recherche d’informations à la publication de photos personnelles en ligne, entre également dans la définition d’alphabétisme numérique.

     

    Savoir coder… ou pas

     

    En France et en Grande-Bretagne, les enfants du primaire apprennent désormais les rudiments de la programmation informatique. Au Québec, la fondation Kids Code Jeunesse offre gratuitement des formations aux jeunes de la troisième à la sixième année du primaire.

     

    Aux États-Unis, Douglas Rushkoff, observateur des technologies de l’information et de la communication, croit qu’il faut savoir programmer pour éviter d’être programmé. Selon lui, savoir coder est aussi important que de savoir écrire. Cette habileté ne ferait qu’agrandir le fossé des inégalités pour ceux qui n’y ont pas accès et créerait une élite. Stéphane Villeneuve est plus nuancé quant à l’importance du code au primaire.

     

    « Quelqu’un qui ne sait pas coder n’est pas nécessairement moins apte à interagir en société », lance-t-il, étonné, tout en admettant qu’il y ait de la logique mathématique dans le code.

     

    Les inégalités numériques creuseront peut-être davantage le fossé entre les classes sociales. Mais les technologies permettent aussi un plus grand accès aux connaissances.













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