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    Google, notre maître à tous

    Ce que l’on demande aux enseignants dans le «Manifeste pour une pédagogie renouvelée»? De démissionner.

    13 juin 2015 | Réjean Bergeron - Professeur de philosophie au cégep Gérald-Godin | Éducation

    Dans son blogue «Les mutations tranquilles», le 1er juin, Fabien Deglise nous entretenait du Manifeste pour une pédagogie renouvelée, active et contemporaine, écrit par un collectif de chercheurs et d’enseignants. Curieux, je me suis précipité vers le texte en question, désireux d’y retrouver des éléments de réflexion sur le monde de l’enseignement. Malheureusement, ce que j’y ai trouvé n’est qu’un condensé de cette tristement célèbre réforme de l’éducation que les pédagogues du ministère ont tenté de nous rentrer dans la gorge et surtout dans le cerveau.

     

    En fait, la vision de l’éducation et de l’enseignement qui nous est présentée par les auteurs de ce manifeste découle du mythe pédagogique qui stipule que l’acquisition de connaissances n’est plus importante étant donné que celles-ci sont dorénavant à la portée de tous les étudiants grâce à Internet en général, et à Google en particulier. D’où l’importance pour ces réformateurs de miser plutôt sur la construction du savoir, la créativité, la capacité de discriminer l’information, en somme sur ce que d’autres appellent les compétences transversales. « Dès que l’on évacue le besoin de retenir une somme phénoménale de connaissances et qu’on laisse cette tâche aux machines, c’est alors que peut surgir le meilleur de la créativité et s’épanouir l’humanisme », affirment-ils naïvement. Ailleurs, ils ajoutent : « À quoi vont servir les quantités phénoménales d’informations dans lesquelles l’élève est plongé quotidiennement ? Pourquoi l’évaluer en lui posant des questions auxquelles Google pourrait si facilement lui répondre ? »

     

    Comme le dit l’auteure Daisy Christodoulou (Seven Myths About Education, Routledge, 2014) : « Toutes ces justifications de l’abandon de la connaissance sont fausses, parce qu’elles nient la manière dont le cerveau humain fonctionne. La science n’est pas du côté des pédagogues progressistes. La recherche menée ces 50 dernières années par la psychologie cognitive montre bien combien nous dépendons du savoir stocké dans la mémoire longue pour nos procédés mentaux. » Par exemple, comment pensez-vous qu’un étudiant puisse saisir la portée d’un nouveau fait historique, nous explique-t-elle, s’il n’a pas en mémoire un canevas de dates historiques qui lui permettra de situer, d’analyser et de comprendre cet événement ?

     

    « Il faut du savoir pour apprendre »

     

    Ailleurs dans le manifeste, les auteurs s’interrogent ainsi sous forme de constat : « Quelles sont les connaissances qui demeurent essentielles à assimiler dans une réalité où l’ensemble des savoirs est googlable ? » Le problème, c’est que les élèves qui ne possèdent pas de savoirs solides ne sont pas intéressés ou stimulés à chercher sérieusement, ou ne sont tout simplement pas équipés et en mesure de le faire même s’ils le voulaient, et ce, peu importe que ce soit dans une bibliothèque, un dictionnaire ou sur Google. « Il faut du savoir pour apprendre », nous dit Normand Baillargeon dans ses Légendes pédagogiques (Poètes de brousse, 2013) et « une simple définition qu’on consulte ne peut être comprise que si on connaît déjà une très grande part de ce qu’on y lira », ajoute-t-il.

     

    Tellement habitués à faire appel d’une manière machinale à tout le savoir accumulé grâce à leurs années d’études lorsque vient le temps de comprendre un fait, d’émettre une réflexion ou un jugement, certains finissent, à la manière des auteurs du manifeste, par voir ces connaissances comme des données encombrantes qui occupent inutilement leur mémoire.

     

    On en revient à la colombe de Kant dont il est question dans l’introduction de sa Critique de la raison pure. Elle aussi s’imagine qu’elle pourrait voler beaucoup plus rapidement si elle parvenait à faire disparaître tout cet air autour d’elle qui provoque de la friction sur ses ailes… « Un riche bagage de connaissances générales et du vocabulaire qui en témoigne sont loin d’être de “ simples faits ”, et ces précieuses possessions sont d’indispensables préalables au développement des capacités intellectuelles de haut niveau et constituent un des meilleurs garants de la réussite scolaire », nous explique Normand Baillargeon, toujours dans ses Légendes pédagogiques, ouvrage que je ne saurais assez conseiller à ceux qui désirent assister à la démolition des mythes pédagogiques auxquels s’abreuvent les auteurs du manifeste.

     

    Comme si ce n’était pas assez, l’utilisation systématique d’un moteur de recherche comme Google aurait comme conséquence pernicieuse de tromper ses utilisateurs en leur donnant l’impression de posséder et de maîtriser ces bribes de connaissances consultées et d’être plus actifs dans leur processus d’apprentissage qu’ils ne le sont en réalité. C’est ce que nous apprend une étude menée par une équipe de psychologues de Yale sur les utilisateurs des différents moteurs de recherche. Leurs résultats, publiés dans le Journal of Experimental Psychology, révèlent, comme nous le mentionnait M. Deglise dans sa chronique du 23 avril, que « la recherche en ligne fait naître une illusion chez les utilisateurs qui finissent par confondre l’accès à l’information et la maîtrise de cette information. Ces recherches sur Internet augmentent leur niveau de confiance cognitive, mais également les trompent sur l’information qu’ils ont vraiment en tête ».

     

    En faisant en sorte que les élèves ne soient plus en mesure de mémoriser et d’organiser tout au long de leurs études un bagage de connaissances solides et des plus diverses, le système d’éducation en viendrait à les condamner à vivre dans « l’ici et le maintenant », ferait d’eux des êtres plats, unidimensionnels, tout en les rendant vulnérables, puisque sans perspective, à la propagande grossière et au prêt-à-penser que propage à tous les vents l’air du temps.

     

    C’est en quelque sorte ce que nous propose ce manifeste comme projet de société. Mais tout cela ne pourra se faire que si les enseignants renoncent à se présenter comme les dépositaires et les transmetteurs d’un savoir, d’une culture et d’une tradition et se résignent plutôt à jouer le rôle anodin de simple guide ou d’accompagnateur.

     

    En fait, ce que l’on demande ici aux enseignants, c’est de décrocher, de jeter l’éponge, de lâcher prise tout doucement, en somme de démissionner sans faire de bruit afin de laisser la porte grande ouverte à Google, cet Enseignant suprême, source de toutes Vérités, devant lequel les apprenants de ce monde devront dorénavant se prosterner. Bravo pour votre beau programme.













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