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    Pour l'UQAM, lettre à tous

    14 avril 2015 | Lise Bissonnette - Présidente du conseil d'administration de l'Université du Québec à Montréal | Éducation
    Si sanctuaire il y a à l'université, c'est celui de la pensée, fait valoir Mme Bissonnette dans sa lettre ouverte.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Si sanctuaire il y a à l'université, c'est celui de la pensée, fait valoir Mme Bissonnette dans sa lettre ouverte.
    Membre et présidente du Conseil d'administration de l'Université du Québec à Montréal, j'observe avec plus de détermination que de regret les turbulences qui secouent une institution à laquelle je suis profondément attachée depuis sa conception et sa création, il y a près d'un demi-siècle. Mes fonctions officielles ne peuvent que nourrir mon analyse mais les observations et convictions que ma lettre ouverte de ce jour propose à l'université sont les miennes, depuis longtemps mûries. Elles touchent la définition de l'université comme «sanctuaire», son adhésion aux règles de droit, et les liens inclusifs de tous avec sa direction.

    Le sens du «sanctuaire»

    Malgré ce qu'en dit le langage courant en notre milieu, aucune université n'est une véritable communauté. Le terme est sans doute séduisant pour qui a raison de rêver d'un monde meilleur, mais il porte une connotation fusionnelle qui n'a jamais été vécue sur le terrain, depuis le presque millénaire d'existence de nos lieux. J'emploie à dessein le terme « lieux » qui renvoie à la notion plus réaliste et plus inspirante d'un espace, à nul autre pareil, le seul que nos sociétés acceptent encore de soutenir et d'offrir – trop souvent avec réticence – au plein exercice de la liberté intellectuelle. 

    L'intervention d'un corps de police dans nos murs a été décrite et décriée comme une atteinte au caractère distinct de cet espace, on a invoqué la traditionnelle équivalence entre l'université et un sanctuaire, refuge dont le seuil aurait été violé.

    Devant une telle assertion, mon étonnement est absolu. Du treizième siècle à nos jours, les campus universitaires ont certes revendiqué l'existence d'un rempart, invisible et tacitement codifié, contre les invasions extérieures. Mais ce privilège ne se justifiait qu'en vue de la protection de la liberté de l'enseignement.

    Si sanctuaire il y a à l'université, c'est celui de la pensée. Une pensée qui n'est pas unanime, qui se construit sur une constante mise à l'épreuve des connaissances, échange et choc des idées qui, sauf si elles expriment haine, menace et censure, ne devraient pas connaître d'entraves. Ce qui a heurté cette liberté à l'UQAM, ce n'est pas l'intervention policière, mais l'irruption dans une partie du campus de bandes organisées, substituant le hurlement à la parole, décrétant que l'enseignement, donc le libre cours des idées, y était hors d'ordre. Que certains, même chez les universitaires, voient là une position compatible avec la définition même de l'université, en quelque temps ou pays qu'on se trouve, m'est incompréhensible.

    L'adhésion aux règles de droit

    C'est pourquoi je soutiens sans réserve les décisions prises par le recteur de l'UQAM. Sa responsabilité la plus haute, la plus incontournable et certes la plus contraignante pour lui, est de maintenir non pas un « climat », ni même l'accès de tous aux activités et programmes de l'université, mais d'incarner en sa personne l'inviolabilité de l'université comme espace de liberté intellectuelle. 

    Bien qu'imparfaites, les règles de droit sont garantes de l'exercice de cette liberté, elles n'ont pas à varier selon l'humeur du temps, la stratégie politique, les calculs personnels. Pour les avoir suivies au jour le jour, j'affirme que les décisions et actions du rectorat, guidées par ces principes, ont été d'une extrême patience puisque le vandalisme et l'intimidation n'en sont pas à leur première saison entre certains de nos murs. Pour peu aimables qu'elles soient, les procédures disciplinaires, l'injonction demandée et obtenue étaient non seulement conformes au droit mais courageuses.

    Le mandat du recteur, faut-il au surplus le rappeler, est d'une légitimité entière. Il était surréel, au soir et au lendemain du saccage survenu le 8 avril, d'entendre des personnes qui n'avaient aucun mandat réclamer formellement sa démission parce que sa réponse au grabuge aurait dû, à leur avis, être une amnistie sans égard aux cadres convenus de la vie à l'UQAM. Pire, on le déclarait destituable parce qu'il ne s'était pas engagé à évacuer toute force de sécurité – interne ou externe – apte et habilitée à s'opposer aux manifestants, même aux casseurs parmi eux. Il lui aurait suffi de parler, semblait-il, pour être aussitôt obéi. Proposition illuminée, on en conviendra. 

    On me pardonnera, par ailleurs, de ne pouvoir encore m'acculturer à un phénomène nouveau à l'UQAM, celui de l'attaque personnelle à l'égard du caractère du recteur, des procès d'intentions et même de l'information mensongère que les mêmes critiques font circuler à propos de son indépendance d'action. Aux plus lourds moments de l'histoire mouvementée de notre université, le discours n'a jamais atteint ce niveau de mesquinerie. On peut bien l'attribuer à l'air du temps mais cela ne saurait en excuser l'usage en milieu intellectuel qui n'a pas à être régi par la pixélisation vertigineuse de l'opinion.

    Les liens inclusifs

    Le saccage terminé et les esprits calmés, d'un peu partout on fait maintenant appel au dialogue. Si cette posture a priori plus sage peut avoir un sens, si elle n'est pas qu'un recours automatique à la boîte à truismes, elle exige de poser les questions préalables. De quoi et avec qui faut-il parler? La direction de l'université, dit-on, doit désormais échanger avec «les étudiants». 

    Le contexte de cette demande est clair: les «étudiants» dont il est question sont ceux dont les revendications ont fait escalader la crise jusqu'à la violence. Les autres associations étudiantes de l'UQAM, les autres habitants de l'UQAM, sont ici oubliés ou passés aux pertes. Car le sujet même du dialogue auquel on appelle la direction de l'UQAM ne porte encore une fois qu'autour d'une conception divergente des procédures disciplinaires en cours. 

    Rappelons donc une réalité. Tout au long de l'histoire de l'UQAM, nous n'avons jamais disposé d'autant d'activités, d'espaces et de moyens de «dialogue» que n'en ont ouverts les consultations récentes sur le plan d'avenir de l'université. Le recteur s'y est toutefois engagé sur des bases inclusives. Il nous a tous appelés, quel que soit notre mode d'attache à l'institution, à nous prononcer, à échanger. Il n'a exclu aucun sujet de cette conversation qui porte sur les valeurs de l'UQAM autant que sur sa planification à court et à long terme. Il a animé lui-même, partout sur le campus, les discussions autour de principes et orientations qui diront si l'UQAM est encore, ou non, engagée à se définir comme une université critique et créatrice, prête à actualiser et à rendre ainsi pérennes les idéaux de ses origines.

    L'exercice peut sembler théorique, il ne l'est pas. Il ne suffit pas d'évoquer le romantisme réel et fécond de notre tempérament uqamien turbulent, pour continuer à servir le Québec de façon distincte. Il faut constamment remettre sur le métier le cadre de référence. Nous savons tous que la participation à cette réflexion fondamentale, largement ouverte, a pourtant été trop limitée au cours des derniers mois. Comme si les sujets d'accrochage immédiat, certes inévitables, n'étaient pas compatibles avec une conversation civilisée autour de perspectives plus larges. 

    Pour avoir eu le privilège, après le printemps 2012, de me trouver au cœur d'une réflexion collective sur les missions et valeurs des universités québécoises, pour y avoir accueilli les apports les plus généreux et parfois contradictoires de toutes les provenances, je sais que ce dialogue élargi est possible en nos murs. C'est pourquoi, je le répète, nos instants de désolation – dont nous nous remettrons – doivent être bien moindres que notre détermination à trouver, encore, nos repères. 












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