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    La fin de l’instruction

    3 novembre 2014 | Pierre-Luc Brisson - Candidat à la maîtrise en histoire ancienne, auteur du «Cimetière des humanités (essai libre, Poètes de brousse, 2014) | Éducation

    La discussion autour de la formation collégiale a récemment été relancée à la faveur de la publication du rapport Demers, commandé dans la foulée du Sommet sur l’éducation supérieure de 2013. En effet, le rapport entrouvre la porte à une révision « en profondeur » de la formation générale imposée aux étudiants du cégep, proposant notamment, devant les difficultés éprouvées par près de 15 % des collégiens, de renoncer à l’obligation de réussite de l’épreuve uniforme de français nécessaire à l’obtention du diplôme d’études collégiales (DEC). « Notre société peut-elle se permettre un tel gaspillage de ressources humaines ? », questionnent les auteurs du rapport, proposant dans la foulée d’assouplir les exigences pour l’obtention du diplôme. « Notre société peut-elle se permettre de consacrer la médiocrité ? », aurait-on plutôt envie de demander.

     

    Au-delà de la question de la langue, c’est l’ensemble de la formation générale qui est remise en question, les auteurs du rapport affirmant : « Sans nous prononcer sur les modifications à y apporter, il nous paraît évident que la formation générale des programmes de DEC doit évoluer » (p. 134). Formule laconique qui évite cependant de nous dire en quoi la formation générale des étudiants est « déphasée » d’avec la réalité qui est aujourd’hui la nôtre et qui appellerait une si urgente transformation. Il nous semble au contraire que cette volonté de réforme s’inscrit plutôt dans une vision de l’éducation qui a pour principal objectif d’arrimer le collège et l’université avec les besoins de l’entreprise, tournant le dos à la mission humaniste fondamentale de l’enseignement supérieur : celle de former des citoyens les plus cultivés, libres et aptes à prendre part aux débats qui animent leur société.

     

    Des centres de formation

     

    Le vocabulaire employé par les auteurs du rapport ne trompe pas. Tant dans sa version préliminaire que dans sa version finale, on emploie les mots de « capital humain » et de « ressources humaines » afin de parler de la formation scolaire et des étudiants québécois, nous rappelant les grands poncifs du genre servis ad nauseam au printemps de 2012 et qui rappelaient que les étudiants québécois devaient « investir » dans leur avenir personnel. Or, c’est oublier rapidement les bases philosophiques sur lesquelles a été fondé le cégep, prenant le relais des anciens collèges classiques qui, s’ils étaient certes réservés à une certaine élite, n’en portaient pas moins une philosophie humaniste essentielle. C’est sur leur exemple qu’ont été instaurés les cours obligatoires de littérature et de philosophie qui sont encore aujourd’hui imposés aux étudiants québécois. C’est au contact des grands auteurs et philosophes passés et contemporains que l’on acquiert les clés de compréhension nécessaires pour réfléchir sur l’avenir de notre société et les grands enjeux de notre temps. Devant les questions éthiques et politiques auxquelles nous sommes confrontés (gestion de la diversité religieuse, tentation sécuritaire, exploitation durable des ressources, etc.), cette formation intellectuelle, désintéressée des besoins de l’entreprise, prend à nouveau tout son sens.

     

    Utilitarisme

     

    Appeler à plus de « souplesse » dans la formation générale, permettre à l’étudiant de puiser dans un « panier de cours », comme le proposait l’été dernier le président de la Fédération des cégeps, ce qui reviendrait à concrétiser ce virage utilitariste de l’instruction déjà bien entamé. Ce serait dénaturer le réseau collégial et en faire, en somme, un banal réseau de centres de formation, qui n’a plus vocation à transmettre un idéal, mais bien à former des citoyens qui sont avant tout des travailleurs et des travailleuses aptes à répondre aux besoins immédiats du marché.

     

    Année après année, les futurs professeurs formés sur les bancs de nos universités échouent par dizaines au test de français (TECFEE) obligatoire pour la poursuite de leurs études au baccalauréat en enseignement. Au printemps dernier, un rapport de recherche présenté au congrès de l’ACFAS soulignait que de nombreux jeunes enseignants éprouvent des difficultés telles que certains affirment devoir s’appuyer sur des correcteurs informatiques lorsqu’ils communiquent avec les parents de leurs élèves.

     

    Bref, ne sommes-nous pas confrontés à l’échec d’un système qui, de niveau en niveau et par souci de maintenir des taux de diplomation élevés, permet à des étudiants qui ne maîtrisent pas les rudiments de notre langue de se faufiler entre les mailles du filet, jusqu’à leur permettre d’aspirer un jour à eux-mêmes enseigner ?

     

    Au-delà des rapports et des analyses managériales, ne conviendrait-il pas, enfin, de dépasser les simples questions budgétaires et administratives pour réfléchir collectivement, à nouveau, sur la philosophie qui doit animer et faire vivre l’instruction publique au Québec ? Échouer à se poser ces questions fondamentales reviendrait, en définitive, à consacrer le sacrifice de l’instruction au profit de la formation désincarnée.













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