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    L’école, un investissement plutôt qu’une dépense

    4 octobre 2014 | Marie-Hélène Alarie - Collaboratrice | Éducation
    « Ce qui me trouble de plus en plus comme citoyenne, c’est de voir qu’on est dans un système scolaire — particulièrement au secondaire — à deux vitesses », remarque la professeure de philosophie au Cégep du Vieux-Montréal, Anne-Marie Claret.
    Photo: Jacques Grenier Le Devoir « Ce qui me trouble de plus en plus comme citoyenne, c’est de voir qu’on est dans un système scolaire — particulièrement au secondaire — à deux vitesses », remarque la professeure de philosophie au Cégep du Vieux-Montréal, Anne-Marie Claret.
    Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

    Ils sont quatre, quatre penseurs et acteurs du monde de l’éducation. Le gouvernement ne les consultera pas pour entreprendre sa grande réforme du système scolaire, mais nous, nous avons voulu connaître leur vision de l’école idéale.


    Normand Baillargeon est reconnu pour ses prises de position mordantes sur le monde de l’éducation. Légendes pédagogiques, son plus récent essai, déboulonne les idées reçues en pédagogie, un monde traversé par les modes mais qui, selon l’auteur, devrait au contraire s’appuyer sur des méthodes qui ont fait leurs preuves. D’emblée, quand on lui demande quelle est sa vision de l’éducation, la réponse fuse : « Première chose, on doit éradiquer du monde de l’éducation ces croyances fausses, infondées, voire aberrantes qui y circulent et les pratiques, souvent coûteuses, qu’elles inspirent. » Il cite comme exemples les exercices Brain Gym, l’enseignement qui devrait se faire selon le style d’apprentissage propre à chaque enfant, la croyance qu’il y a des cerveaux droits et des gauches ou encore l’affirmation que nous n’utiliserions que 10 % de notre cerveau… « Sottises ! Cesser de diffuser des idées fausses dans un milieu consacré à la vérité serait déjà un premier pas et qui ne coûte pas cher ! »

     

    « Il faut hausser les critères d’admission aux programmes de formation des maîtres et les exigences de ces diplômes. On devrait doter les futurs enseignants d’une solide formation culturelle, disciplinaire, en utilisant les méthodes les mieux éprouvées. » Présentement, Normand Baillargeon juge la formation des maîtres étonnamment faible, et cela n’est pas sans rapport avec sa première affirmation. Pour contrer ce malaise, l’auteur préconise d’enseigner selon des méthodes scientifiquement éprouvées : « Souvent, on s’éloigne de ces méthodes pour toutes sortes de raisons, alors qu’on devrait y appuyer nos pratiques. »

     

    Tout ça étant dit, le dernier souhait de Normand Baillargeon, mais peut-être le plus important, serait le suivant : « Que nous accordions un traitement préférentiel aux milieux défavorisés, où on ne couperait pas, par exemple, dans l’aide alimentaire ou dans l’aide aux devoirs, ce qui est ignoble… »

     

    Louise Chabot, la présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), abonde. « Nous avons fait des choix de société en accordant une valeur forte à l’égalité des chances en éducation et nous devons continuer à bâtir là-dessus. » Elle ne souhaite donc pas tout changer dans le système actuel : « Parce qu’il y a des gens extraordinaires dans le réseau public et que, quand on nous compare avec les pays de l’OCDE, le Québec se démarque. » Quand Mme Chabot se prend à rêver, elle imagine des bibliothèques scolaires colorées et garnies de livres à profusion : « Parce que, parmi les défis que nous avons à relever, il y a bien sûr le taux de réussite, et il ne faut minimiser aucun effort pour que les apprentissages soient au coeur de nos programmes, comme la lecture et l’écriture, qui stimulent l’éveil aux matières de base. »

     

    Louise Chabot souhaite une reconnaissance professionnelle du personnel de l’éducation, « ce qui manque grandement actuellement », et elle poursuit en affirmant qu’il est temps « de miser sur l’opinion du personnel, de le consulter et de le faire participer à tout ce qui touche les réformes et les changements des programmes, parce que c’est lui qui est au coeur du système. Il faut renverser cette tendance qui fait de ses membres des exécutants du système scolaire».

     

    Pour finir, Louise Chabot le répète : « Il faudrait que nos gouvernements, une fois pour toutes, reconnaissent que l’éducation est la priorité. À partir de ce moment-là, les conditions gagnantes sont au rendez-vous pour que l’école devienne plus forte. Quand on considère l’école comme une dépense et non pas comme un investissement, on fait des choix douloureux pour les générations à venir. »

     

    Humaniste vs utilitaire

     

    Dans la dernière livraison de la revue Relations, Anne-Marie Claret, professeure de philosophie au Cégep du Vieux-Montréal, signe Pour un humanisme renouvelé, un texte que Le Devoir a reproduit dans sa page Idées du 16 septembre dernier. Dans ce texte, inspiré par l’ouvrage de la philosophe américaine Martha Nussbaum, Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle (Flammarion, 2011), Mme Claret affirme que, « en développant l’imagination empathique, les barrières qui ont tendance à se dresser entre soi et les autres deviennent plus poreuses ».

     

    « Dans un contexte où le développement économique semble plus important que le développement humain pour les gouvernements, il est important de recentrer le projet éducatif autour de l’humain », nous dit Anne-Marie Claret, tout en ajoutant qu’« on a souvent tendance à opposer radicalement éducation humaniste et éducation utilitaire ou instrumentale. Il serait peut-être temps de sortir de cette opposition». Quand on parle d’un humanisme renouvelé, c’est tenter de partir de cette expérience d’humanisation qu’on veut faire vivre à l’élève par la littérature, la danse ou l’art dramatique, ainsi que de sortir le mot « utilitaire » de son carcan technocratique pour montrer que l’utilité ne se réduit pas à l’économie. « L’éducation, c’est une condition nécessaire de la participation citoyenne, ça aussi c’est “ utilitaire ”. Aujourd’hui, on associe l’utilitaire aux diktats de l’industrie. »

     

    « Ce qui me trouble de plus en plus comme citoyenne, c’est de voir qu’on est dans un système scolaire — particulièrement au secondaire — à deux vitesses. » Anne-Marie Claret déplore que, en voulant améliorer le secteur public, on n’ait pas trouvé mieux que de copier le secteur privé : « On pourrait penser que, pour la classe moyenne, envoyer son enfant dans une école publique du quartier qui n’aurait pas un projet particulier basé sur une sélection, ce serait comme une hérésie ou comme de prendre un risque. » Pourtant, quand on y regarde de plus près, même le programme des écoles internationales implantées en sections particulières dans les écoles régulières est un leurre, selon Mme Claret : « Auparavant, tous les élèves suivaient le même programme, ils pouvaient cependant profiter de cours enrichis dans certaines matières. Aujourd’hui, il existe une espèce de ségrégation sociale. C’est ça, le paradoxe de l’humanisme ; parler d’humanisme dans le programme international, c’est apprendre le vivre-ensemble. Par exemple, faire du bénévolat à l’extérieur de l’école, alors qu’au quotidien ces élèves sont complètement coupés de ceux qui n’ont pas été sélectionnés pour être dans leur programme. »

     

    Anne-Marie Claret souhaite elle aussi qu’on se préoccupe plus encore des populations vulnérables : « L’éducation doit permettre à l’élève de participer à la société, de s’y insérer et doit aussi permettre de la critiquer et de la transformer. Si on a seulement une vision de l’école comme lieu d’apprentissage de culture générale, on oublie qu’elle se doit de donner aux élèves un pouvoir d’action sur la société autant que sur leur vie. »

     

    En juin 2012, la CSN a publié sa plateforme en éducation. Deux ans plus tard, la première recommandation du document est toujours d’actualité : « Que le gouvernement fasse de l’éducation publique une véritable priorité nationale et qu’il prenne tous les moyens pour la valoriser. » Véronique De Sève, vice-présidente de la CSN et responsable politique de l’éducation, croit que, au-delà de l’accessibilité, du financement et de la reconnaissance du personnel de l’éducation, qui sont des priorités pour la centrale syndicale, « ce qu’il faut retenir, c’est que notre système d’éducation doit former nos travailleurs de demain, mais surtout nos citoyens. L’école doit leur permettre d’avoir un accès aux diverses sphères de la vie pour qu’ils puissent expérimenter, développer leur sens critique, commenter et réfléchir. C’est vrai de la petite enfance jusqu’à l’université, et pour tous, sans exception. »

     

    Véronique De Sève, psychoéducatrice dans une ancienne vie, croit fermement que « favoriser l’intégration des élèves handicapés ou en difficulté d’apprentissage fait en sorte qu’on peut partager des expériences et que ça apporte beaucoup à tous, et ça, ça ne s’évalue pas sur un bulletin. »

    « Ce qui me trouble de plus en plus comme citoyenne, c’est de voir qu’on est dans un système scolaire — particulièrement au secondaire — à deux vitesses », remarque la professeure de philosophie au Cégep du Vieux-Montréal, Anne-Marie Claret. La vice-présidente de la CSN, Véronique De Sève La présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Louise Chabot












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