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    Le Québec se fiche de l'université

    Ce qui va se produire, dans les prochaines années, est le démembrement de l’université québécoise

    23 septembre 2014 | Pierre Hébert - Université de Sherbrooke | Éducation
    Le Sommet sur l’enseignement supérieur organisé par le PQ n’aura été qu’un feu d’artifices.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Sommet sur l’enseignement supérieur organisé par le PQ n’aura été qu’un feu d’artifices.

    J'ai participé au Sommet sur l’enseignement supérieur organisé par le Parti québécois, en 2013 ; nous étions plusieurs à croire qu’il se passait là un véritable acte de refondation de l’institution universitaire. Je le confesse, j’ai ressenti une vive émotion à participer à l’élaboration des principes directeurs quant à l’identité que nous souhaitions donner à nos universités. Si l’on ajoute à cela le printemps étudiant de 2012, où là encore j’avais succombé à la tentation de croire qu’une bonne partie du Québec voulait protéger ses universités, on comprendra que je tombe maintenant, Sommet oblige, de très haut.

     

    En plus de vingt ans d’engagement, par l’écriture et à divers titres dans la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU), le nombre d’inepties que j’ai pu entendre à propos de l’université est incalculable. Combien de fois alors me suis-je rappelé, pour me motiver, ce propos de Montesquieu : à tout pouvoir il faut opposer un contre-pouvoir.

     

    Ainsi ai-je vu 1000 professeurs (sur 9000) disparaître à cause de l’obsession du déficit zéro à la fin des années 1990, en même temps que sont apparus les « contrats de performance », tournant majeur dans l’instauration d’une logique de mesure contraire au sens premier de l’enseignement et de la recherche ; un système de chaires de recherche, à partir des années 2000, qui établissait une hiérarchie entre les professeurs ; des recteurs, des politiciens réclamer un système universitaire à deux vitesses, les universités de recherche et… les autres ; les organismes subventionnaires voir leur budget de plus en plus réduit (un taux de succès de 21 % au concours de 2013 du CRSH, contrairement à 27 % en 2012) ; cette même recherche universitaire ayant d’ailleurs sombré, en 2006, dans le gouffre du ministère du Développement économique… mais j’arrête, de peur de devenir ennuyant ; ou déprimant. Surtout, et c’est à cela que je voulais en venir, nous ne sommes plus maintenant devant de telles politiques délétères ; ce qui va se produire, dans les prochaines années, est le démembrement de l’université québécoise.

     

    Je n’apprends rien à personne : le péril que l’université vit présentement, c’est celui de compressions énormes qui doivent être faites dans l’année en cours et l’année suivante (où ce sera encore pire). Je peux parler de mon université : 16 millions de dollars. Oui, 16 millions pour une université qui, comme tant d’autres, n’a à peu près plus rien à couper. Et le double l’an prochain. On nous consulte pour savoir où il faut geler, pour ensuite amputer. C’est de bonne foi que les dirigeants agissent, certes, mais d’une foi qui s’aveugle elle-même. En fin de compte, le Sommet sur l’enseignement supérieur n’aura été, comme le disait Alfred DesRochers à propos de l’effervescence des années 1930, qu’un « feu d’artifice au-dessus de notre crépuscule ». Il faut bien, maintenant, se rendre à cette évidence : au Québec, on se fiche de nos universités.

     

    Les raisons de notre désintérêt

     

    Nous n’avons plus, pour idéal collectif, que le « déficit zéro ». Et il nous mobilise tous ; le maquillage des mots le nomme « effort budgétaire », « défi budgétaire ». Souvenons-nous de la déclaration peut-être apocryphe de Churchill : il aurait répondu, face à un projet qui consistait à couper dans les arts pour financer la guerre : « Mais alors, pourquoi nous battons-nous ? » Vraie ou fausse, cette repartie porte une leçon : nous acceptons, dans le silence, que nos universités soient sacrifiées pour la guerre contre le déficit zéro.

     

    Les capitaines du vaisseau se demandent sur quel récif il est préférable d’échouer. Où sont ceux qui, plutôt que d’être la main qui tient le couteau, devraient défendre l’institution universitaire ? Bref, que font nos recteurs et principaux ? Comment voient-ils leur rôle dans cette tempête ? Quand aurons-nous l’impression que nos dirigeants, unis, protègent l’université québécoise avant de « positionner » leur propre institution quand les choses vont bien, et d’orchestrer les coupures dans les temps mauvais ? Quand verrai-je, chez ces dirigeants, l’intellectuel qui résiste ? Nous acceptons, dans le silence, que l’université se fracasse sur le récif du déficit zéro.

     

    Nous n’avons aucune vision de ce qu’est une université. Lisez, ou relisez le rapport de Bissonnette et Porter émanant de l’un des cinq chantiers du Sommet, celui d’un projet de loi-cadre : « Seule institution à avoir traversé durablement près d’un millénaire et connu presque toutes les civilisations, [l’université] a réussi à survivre et à vivre non seulement en raison de ses fonctions d’enseignement et de recherche, mais surtout en raison du message intangible qu’elle incarne. Aucun autre lieu, au sein de nos sociétés, n’a un rapport aussi intégral au savoir, de sa création à sa transmission en passant par ses usages et ses voies d’accès. » Un tel énoncé semble être à des années-lumière du discours présent ; pourtant, c’était il y a très exactement un an. C’est ce « message intangible » qui s’émiette maintenant sous les coups et coupures du gouvernement, et dans l’indifférence collective.

     

    Albert Camus, lui qui n’a jamais séparé la morale de la politique, a posé au centre de L’homme révolté cette réalité centrale : l’homme est la seule créature qui sait dire non. Mais, à voir cette acceptation de la défaite, je suis en train de croire que, dans le fond, l’université, le Québec s’en fiche. Ce qu’il m’a fallu de temps pour me rendre à l’évidence… ! C’est peut-être ce qui arrive quand on aime trop.

     

    À moins que… à moins que j’invoque la dernière phrase de Menaud, maître-draveur, de Félix-Antoine Savard, après que Menaud, dépossédé, eut sombré dans la folie et que le vieux Josime prophétise : « C’est pas une folie comme une autre ! Ça me dit, à moi, que c’est un avertissement… »













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