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    La Réplique › Éducation et marché du travail

    On n’en est plus aux Temps modernes de Chaplin!

    Les professionnels du système d’éducation supérieure ignorent l’angoisse des jeunes diplômés sous-employés

    4 septembre 2014 | Marc Antonius - Diplômé du baccalauréat en relations internationales et droit international, UQAM | Éducation
    «Les Temps modernes», de Charlie Chaplin. On n’attend plus des employés qu’ils constituent les pièces passives d’un engrenage industriel.
    Photo: Domaine public «Les Temps modernes», de Charlie Chaplin. On n’attend plus des employés qu’ils constituent les pièces passives d’un engrenage industriel.

    Dans ces pages, le 30 août, Réjean Bergeron exprimait une inquiétude répandue auprès des professionnels de l’éducation face aux tentatives de rapprocher le système d’éducation des besoins du marché du travail. Ces tentatives équivaudraient à un esclavage volontaire de la part des étudiants et à une trahison de la mission première du système. Selon cette interprétation, le système d’éducation serait en voie d’être réduit à façonner des « outils » au profit de la grande entreprise, plutôt que de « permettre à l’être humain de s’épanouir sous toutes ses facettes ». Cette lecture nous semble étroite et relever d’une conception réductrice du marché du travail.

     

    Prise dans son ensemble, une éducation de qualité doit former avant tout des citoyens dotés d’un sens critique, d’un esprit libre et d’une compréhension générale du monde social et physique. L’erreur est de penser que tel doit être le but exclusif du système à tous les niveaux et dans toutes les disciplines. Les niveaux primaire et secondaire sont presque entièrement dédiés à ces objectifs. L’éducation postsecondaire doit certainement continuer à développer ces atouts, mais aussi favoriser la participation inévitable des étudiants au marché du travail par le développement de connaissances et de compétences qui y sont adaptées, sans que les programmes soient entièrement soumis à ce but.

     

    Certaines facultés universitaires — surtout en sciences sociales et en sciences pures — portent quelquefois avec ostentation leur engagement à isoler le monde universitaire des besoins du marché, pour ne s’en tenir qu’à la quête du savoir, comprise dans son sens le plus académique. Depuis le confort de leur charge titulaire, les professionnels du système d’éducation supérieure ignorent souvent l’angoisse et le sentiment d’aliénation de la foule des jeunes diplômés sous-employés, auxquels ils doivent pourtant leur position.

     

    Mal nécessaire

     

    Cette attitude réduit le travail rémunéré à un mal nécessaire, visant à satisfaire nos besoins primaires. Pourtant, le travail, pour lequel le marché n’est qu’un mécanisme de répartition et non une machine à broyer les âmes, constitue une des principales façons à travers lesquelles nous contribuons au fonctionnement de notre société. Il représente un facteur d’épanouissement personnel majeur, en plus de définir l’identité sociale des individus. Être sans travail n’est pas qu’un stress financier, mais aussi un handicap majeur pour la participation démocratique.

     

    Dans notre économie, on n’attend plus des employés qu’ils constituent, à l’image du personnage de Charlot dans Les temps modernes, les pièces passives d’un engrenage industriel, répétant sans réfléchir une procédure abrutissante. La majorité des emplois aujourd’hui nécessitent un sens de l’initiative et de la résolution de problèmes, de l’empathie et un esprit critique qui permette de penser en dehors des paradigmes établis. Les connaissances techniques sont certes prisées par le marché, mais seulement dans la mesure où le travailleur est en mesure de les adapter aux nouvelles réalités. Le marché du travail n’a pas besoin de techniciens aux compétences étroites et rapidement périmées, ni de robots unifonctionnels. Or, en faisant fi de ces besoins, la formation universitaire condamne justement les diplômés au type d’emplois aliénants desquels elle prétend les émanciper.

     

    La vision des tenants de l’isolationnisme universitaire réduit souvent le marché du travail au salariat servant la grande entreprise, oubliant qu’il sert aussi l’entrepreneuriat, le travail autonome, l’engagement communautaire, la recherche universitaire et bien d’autres. Bizarrement, dans certaines disciplines, l’éducation postsecondaire ne semble destinée qu’à combler les besoins de la recherche universitaire, comme si seule cette dernière avait une valeur sociale et comme si elle pouvait accueillir en tant que travailleurs tous les individus qui en sortent diplômés.

     

    Les éducateurs soucieux du plein épanouissement de leurs étudiants auraient tout intérêt à rafraîchir leur vision du rapport entre éducation et travail. Les étudiants ne souhaitent devenir ni des outils, ni des esclaves. Leur préoccupation envers l’adéquation de leur formation au marché du travail exprime une aspiration tout à fait légitime. Celle de devenir — tout comme leurs professeurs — financièrement autonomes, mais surtout capables de participer activement à la prise des décisions politiques, sociales et économiques qui façonnent notre monde. C’est cette participation qui nous permet de nous réaliser pleinement en tant que citoyens.













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