Des livres numériques piratés dans des écoles

Environ 60 % des écoles du Québec sont dotées de tableaux numériques interactifs et le gouvernement libéral souhaite qu’il soit implanté partout d’ici quelques années.
Photo: Agence France-Presse (photo) Gérard Julien Environ 60 % des écoles du Québec sont dotées de tableaux numériques interactifs et le gouvernement libéral souhaite qu’il soit implanté partout d’ici quelques années.

Le milieu du livre demande l’intervention de Québec pour mettre fin aux achats illégaux et au piratage d’ouvrages numériques dans les écoles, a appris Le Devoir. Depuis que les libéraux ont lancé l’implantation des tableaux numériques interactifs (TNI) il y a trois ans, les livres numérisés, de plus en plus populaires, sont acquis et diffusés illégalement puisqu’aucune licence d’utilisation n’a été négociée.

 

C’est pourtant le cas dans les bibliothèques municipales, celles-ci détenant une entente avec les éditeurs négociée par l’entremise du ministère de la Culture pour prêter des livres électroniques. Mais dans les écoles primaires et secondaires, rien du tout. « Il n’y a aucune infrastructure du genre en milieu scolaire. Ça fait au moins deux ans qu’on reçoit plusieurs appels par semaine d’enseignants et d’écoles qui ne savent pas quoi faire », a indiqué Dominique Lemieux, directeur général des libraires indépendants du Québec. « On leur disait d’attendre, que quelque chose allait se mettre sur pied, mais il n’y avait pas de volonté politique. »

 

Or, selon les lois en vigueur, alors que les livres sont si faciles à acquérir en ligne pour les individus, ils sont interdits d’achat pour les écoles primaires et secondaires. « Dans une entente négociée, on achèterait le livre au nom de l’école avec une facture institutionnelle et une inscription en filigrane sur le PDF du livre pour avoir le droit de le projeter sur le TNI », explique Lyne Rajotte, membre du conseil d’administration de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec (CBPQ).

 

Pour le virtuel, le vide juridique est donc total. Résultat ? Des enseignants achètent des livres numériques en leur nom avec leur carte de crédit personnelle pour ensuite les distribuer à des collègues ou à leurs élèves ou en donner une copie à la bibliothèque scolaire. Première erreur. Ensuite, pour pouvoir en faire une utilisation pédagogique à l’école, le ministère de l’Éducation permettrait à ces profs de se faire rembourser par l’établissement scolaire, ce qui régulariserait la situation. Deuxième erreur. Même si l’école rembourse l’enseignant, c’est toujours ce dernier qui est responsable de l’achat fait avec sa carte de crédit. « L’enseignant est pris au milieu de tout ça », déplore Mme Rajotte, qui souligne que les éditeurs auraient les cheveux dressés sur la tête en apprenant que la loi est ainsi contournée.

 

Des livres sont donc piratés allégrement dans une illusion de légalité et plusieurs enseignants, ou bibliothécaires, ne savent même pas qu’ils sont fautifs. « Des milliers de profs au Québec qui font des achats en ligne sont de bonne foi », note Lyne Rajotte, bibliothécaire pour une commission scolaire. Et impossible de déterminer avec précision combien d’écoles procèdent ainsi illégalement.

 

Comment en est-on arrivé là ? La technologie a été implantée à la hâte dans un contexte de vide juridique, avance-t-on. « Il y a un réel engouement pour l’enseignement de notre littérature avec les TNI. J’ai l’impression qu’au ministère, on n’a pas vu venir cet intérêt des profs, qui était pourtant à prévoir », croit Mme Rajotte. Environ 60 % des écoles du Québec sont dotées de TNI et le gouvernement libéral souhaite qu’il soit implanté partout d’ici quelques années.

 

 

Pour une entente négociée

 

 

Dans une lettre qu’elle fait parvenir lundi au ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, la CBPQ trouve « regrettable qu’après trois ans d’implantation de TNI, aucune négociation par le MELS [ministère de l’Éducation, du Loisir, et du Sport] avec les éditeurs de livres jeunesse n’ait débuté » et réclame « une entente négociée ». Des rencontres ont eu lieu à maintes reprises avec les fonctionnaires du ministère, affirme Mme Rajotte, porteuse du dossier pour la CBPQ. « Ils nous disent qu’ils font “ monter ” le dossier. Il va falloir que ça bouge du côté politique. »

 

Pendant ce temps, des milliers de dollars se perdent, déplore Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec. « C’est beaucoup d’argent dans le budget d’acquisition des écoles, de l’argent des contribuables, qui est en train de nous passer sous le nez. Déjà qu’on est dans un contexte de fragilisation des libraires agréés… » Elle cite en exemple le cas d’une bibliothécaire qui a 12 000 $ à dépenser en livres numériques d’ici le 30 juin et qui le fera sur le site américain OverDrive. Cela est inacceptable dans le milieu, souligne Dominique Lemieux. « Les écoles sont prises de court, car elles n’ont pas d’options concrètes pour avoir un accès légal au livre et se tournent vers OverDrive avec de l’argent public. »

 

Toutefois, en attendant, il est possible de négocier au cas par cas l’utilisation de chaque ouvrage, par l’entremise de Rue des libraires, le portail des librairies indépendantes du Québec. Le délai est de 48 heures. Toutefois, à terme, cette solution de rechange n’est pas viable parce que trop lourde. « Rien qu’au primaire, mon catalogue contient 650 000 livres papier. En les projetant dans le numérique, on ne peut pas tous les négocier titre par titre »,dit Mme Rajotte.

13 commentaires
  • Robert Latourelle - Inscrit 11 juin 2014 07 h 38

    Y a-t-il des manuels sans droits?

    Une simple recherche "livre scolaire creative commons" nous donne accès à quelques titres français. Serait-il possible de promouvoir les titres québécois publiés sous une forme collaborative, en utilisant la license creative commons qui permet le libre partage des œuvres publiés sous ce régime de droit? Peut-être que les budgets des bibliothèques scolaires pourraient servir au moins en partie à mettre sur pied un tel catalogue national en attendant que les avocats et les distributeurs ne se partagent la part du lion de ces budgets.

    Je ne suis pas expert, mais puis-je présumer qu'il existe des sites offrant des ressurces libres de droit pour les enseignants voulant utiliser les TBI?

    Bonne chance les enseignants :-)

    • Nicolas Blackburn - Inscrit 11 juin 2014 09 h 43

      Je suis entièrement d'accord avec votre idée. Il existe des projets aux États-Unis afin de créer des catalogues de livres pédagogiques libres («open textbooks»). La quantité et la qualité de matériel en anglais est assez impressionante. En ce qui a trait à des initiatives spécifiquement québecoises et en français, je ne suis au courant de rien. C'est plutôt déplorable. L'incitation à la création d'une librairie d'oeuvres pédagogiques libres devrait faire parti d'une politique nationale publique selon moi.

    • André Michaud - Inscrit 11 juin 2014 09 h 50

      Bonne idée ces livres pédagogiques libres. Les sommes économisées pourraient être mises sur le support aux étudiants..

    • Alex G. - Inscrit 11 juin 2014 10 h 42

      Le gouvernement doit d'une part développer des manuels scolaires sous licence Creative Commons et de l'autre réaliser que les plateformes en place, pour la vente de livres numériques, force l'utilisation de DRM (Digital Restriction Management).
      Il ne s'agit pas de vente, mais une licence qui empêche la consommation de ces livres sur les plateformes de son choix, dont les libres qui pourraient sauver de l'argent aux écoles, de la perte des copies dans le temps, de l'espionnage de ses usagers et on en passe...

      Il faut interdir l'usage des DRM à la source et ainsi rendre la gestion des achats beaucoup plus facile pour ces écoles sans que personne ne perde quoi que ce soit.

      Dans le numérique lire c'est copier, il faudrait enfin s'adapter...

  • François Dugal - Inscrit 11 juin 2014 08 h 20

    Le MELS

    Et pendant ce temps, que font tous ces gens au MELS?
    Ils préparent la prochaine révolution pédagogique et négocient des achats regroupés de Ritalin.
    Et les livres électroniques? Les quoi?

  • Frank Tang - Inscrit 11 juin 2014 09 h 11

    à propos de ces fameux TNI...

    je suis enseignant de sciences en 4 secondaire et j'ai n'ai aucun problème à intégrer les technologies dans mon enseignement, cependant, d'aucune manière l'installation des nouveaux TNI ne nous a permis d'améliorer l'enseignement de cette matière. Il faut savoir que nous avions déjà des projecteurs relativement récents, avec des écrans rétractables plus grands que les actuels TNI. Les élèves avaient alors une meilleure visibilité, ce qui importe grandement pour le 32e élève assis au fond de la classe... et il restait possible d'écrire sur l'image projetée; puisque les écrans étaient placés devant le tableau traditionnel, remontant l'écran nous pouvions écrire sur l'image projetée sur le tableau.

    Cette année encore, nous avons cherché de nouvelles manières de faire avec ces TNI, nous avons eu une rencontre avec notre conseiller pédagogique pour avoir plus d'idées, mais finalement la seule différence notable est que je peux toucher à l'écran pour contrôler ce que je faisais déjà avec la souris. Et une bonne souris sans fil m'offre davantage de possibilités car je peux être n'importe où dans la classe pour contrôler l'ordinateur. Ceux qui ne sont pas dans le milieu croient qu'on pourrait faire participer les élèves davantage, comme sur la photo de cet article, mais faire participer un élève à la fois pendant que les autres observent... pourquoi alors ne pas leur fournir d'ordinateurs portables pour qu'ils participent tous?

    Ainsi, ces tableaux n'ont presque rien changé pour moi, mis à part les problèmes supplémentaires liés à la technologie; tableau mal calibré, problème de connexion avec l'ordinateur... et une perte de visibilité pour mes élèves assis au fond de la classe. On nous a donné un outil en l'absence d'un besoin, et maintenant on nous demande de trouver le besoin que peut combler l'outil... la détermination du gouvernement libéral de continuer l'implantation de ces tableaux sans consultation du milieu ou évaluation des besoins me semble très questionna

    • Guillaume Bouchard - Inscrit 11 juin 2014 11 h 25

      Bonjour Monsieur,

      Je ne vous connais pas et ne connais pas votre conseiller pédagogique, mais si vous croyez que l'utilisation d'un TNI se limite à écrire sur une projection, ça démontre où en est l'intégration des technologies à l'enseignement...

      Je vous invite à lire sur le modèle SAMR http://www.infobourg.com/wp-content/uploads/2013/0 et à lire sur le sujet de l'intégration des TIC. Des miliers d'enseignants et de conseillers pédagogiques développent, chaque jour, des outils qui élèvent l'enseignement à un niveau que l'enseignement traditionnel ne permettait pas.

      Un simple exemple de mon cru : http://www.thinglink.com/scene/532929324286738433

    • Frank Tang - Inscrit 11 juin 2014 19 h 52

      Bonjour M.Bouchard,

      merci pour votre élan sur l'intégration des TIC, bien sûr que c'est intéressant et qu'il y a plein de possibilités! Mais je ne questionne que le TNI et le gain réel engendré en classe...

      ce réseau de concepts peut très bien être abordé en prezi sur un écran traditionnel... quel avantage pédagogique significatif voyez-vous donc à l'aborder à l'aide du tableau interactif? interagir avec le doigt plutôt qu'avec la souris?

  • Marc Beaudoin - Inscrit 11 juin 2014 09 h 51

    Utiliser des livres libres est une bonne idée, en autant qu'ils soient en phase avec le programme et approuvés par les instances qui s'en occupent.

    Le MELS a ses défauts, mais ne s'occupe pas du Ritalin, on devrait regarder au niveau des médecins là-dessus.

    Quant aux TNI, je rejoins totalement l'avis de M. Tang. Je suis personnellement de l'autre côté de la médaille, comme technicien en informatique dans une commission scolaire, et je perçois la même chose que vous.

  • Gil France Leduc - Inscrite 11 juin 2014 11 h 26

    Titre mensonger et racoleur

    Des livres « piratés » ? Vraiment ?

    Définiiton : Reproduire frauduleusement, sans payer de droits.

    On s'entend que ce n'est pas le cas. Les professeurs agissent de bonne foi.

    Mesurer vos ardeurs, svp.