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    Petit précis d’enseignement des classiques

    Plusieurs acteurs du milieu de l’éducation s’entendent pour dire qu’intéresser les jeunes aux classiques n’est pas une mission impossible.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Plusieurs acteurs du milieu de l’éducation s’entendent pour dire qu’intéresser les jeunes aux classiques n’est pas une mission impossible.


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    Un répertoire québécois

    « Médiocre. » L’auteure et enseignante retraitée Diane Boudreau ne mâche pas ses mots pour qualifier la formation des maîtres au Québec. « À peine 7 % du programme formation des enseignants au secondaire porte sur la littérature. C’est deux-trois cours au maximum qu’ils auront. » Ils manquent d’outils, déplore-t-elle. Elle-même aurait voulu en avoir davantage. Le site livresouverts.qc.ca du ministère de l’Éducation propose une sélection de livres jeunesse, mais l’offre pour le secondaire est maigre et peu satisfaisante, dit-elle. C’est pourquoi, à la demande de l’Union des écrivains québécois, elle a créé, avec Patrick Moreau et d’autres, un Répertoire d’œuvres du patrimoine littéraire québécois comprenant 150 œuvres importantes écrites ou publiées au Québec, de la Nouvelle-France jusqu’à 1950. On y trouve des textes fondamentaux de Louis Fréchette, de Laure Conan, d’Hector de Saint-Denys Garneau. Et des classiques comme Bonheur d’occasion, Le survenant et Trente arpents.

    Vous êtes sur le point de céder devant une classe d’ados blasés pour qui classique rime avec ennuyeux et archaïque et qui ne jurent que par les romans vampiriques ? Résistez, vous diraient certains de vos congénères. Debout sur une table à la manière de la Société des poètes disparus, sur une scène déguisé en Ulysse ou chantant à tue-tête sur un air, tous les moyens sont bons pour enseigner les grandes oeuvres (enfin presque).

     

    « C’est parfois un peu âcre, reconnaît Raphaël Arteau-McNeil, enseignant de philo au cégep Garneau. Mais il faut avoir la force de proposer des oeuvres aux étudiants. » Selon lui, le « pacte de non-agression » entre le prof et les élèves — « vous n’avez pas envie d’être là et moi non plus, alors je ne vous ferai pas suer pour rien »— est délétère. Personne n’aime jouer les tyrans mais… « Il faut leur dire qu’ils vont travailler fort et que le gain va en valoir la peine. Ça veut dire être prêt et avoir confiance dans les textes qu’on enseigne et en l’intelligence de l’étudiant. »

     

    Auteure et enseignante de français retraitée, Diane Boudreau a toujours insisté pour que ses élèves aient une bonne connaissance de leur propre patrimoine littéraire. « Ce n’est pas vrai qu’on ne peut pas intéresser nos élèves aux oeuvres du patrimoine, a soutenu cette passionnée de littérature québécoise. Est-ce que tous les élèves vont trouver ça palpitant ? Probablement pas. Il y a des élèves qui aimeront et d’autres qui n’aimeront jamais lire. »

     

    Sans être réducteur, il faut parfois rivaliser de génie pour enseigner les grandes oeuvres. Petit précis d’outils pédagogiques.

     

    Rendre cela attrayant. Ardue, la lecture (ou le visionnement) d’un classique peut l’être. Mais il y a toujours un grain de folie, un mot qui fait sourire, un élément biographique de l’auteur qui accroche. Nelligan, qui commence son cours classique au Collège de Montréal, avait échoué en syntaxe de même que pour ses éléments latins. Pamphile Le May a quitté les frères des Écoles chrétiennes parce qu’il souffrait de flatulence. Philippe Aubert de Gaspé fils est décédé à 26 ans parce qu’il avait trop péché par la bouteille. « C’est un détail un peu racoleur, mais ça frappait les élèves », note Mme Boudreau.

     

    User d’un peu d’humour. Si un jeune peut s’intéresser au grand classique cinématographique Aurore l’enfant martyre parce que c’est rigolo d’entendre la belle-mère rouler ses « r », pourquoi pas ? Les garçons s’ennuient, on les réveille par la lecture des poèmes de Claude Gauvreau, qui surprennent par leurs mots inventés ou leur vulgarité.

     

    Intéresser par des références populaires. Un homme et son péché a récemment été adapté au cinéma. Mais attention, il ne remplacera jamais la lecture du livre. Certains seraient étonnés d’apprendre que LesSimpson recèle de références et de clins d’oeil aux grands classiques, comme Le corbeau d’Edgar Allan Poe qui a fait l’objet d’un spécial d’Halloween.

     

    Faire des liens avec son vécu ou ce que l’on connaît. Les classiques, par définition, sont universels. Campé dans la Révolution tranquille, Salut Galarneau, de Jacques Godbout, a des échos encore aujourd’hui. « Je demandais aux élèves de parler avec leurs parents de ce qu’ils avaient vécu à cette époque-là. » Guillaume Lavoie, conseiller municipal et fondateur du Collège néo-classique, croit qu’il est toujours plus facile de « vendre » une oeuvre ou d’initier quelqu’un à une oeuvre lorsque celle-ci parle de nous. Famille-Sans-Nom est un roman de Jules Verne qui porte sur la rébellion des patriotes. Pas le meilleur, admet-il. Mais l’histoire est campée dans des lieux bien connus.

     

    Balayer les préjugés et oser. Plates, les classiques ? Il faut essayer. Diane Boudreau a fait acheter Tit-Coq, de Gratien Gélinas, véritable pionnier du théâtre québécois dont tous devraient avoir lu au moins une oeuvre. « Je n’étais pas certaine de l’intérêt des élèves, mais l’histoire d’amour et l’enfant abandonné… ça les a touchés », reconnaît-elle, remarquant qu’ils préfèrent encore la lecture à la grammaire.

     

    Faire des parallèles avec notre époque. Guillaume Lavoie estime qu’il ne faut pas hésiter à faire des allers-retours dans l’histoire, d’appliquer les réflexions des classiques à ce qui se passe à notre époque. Dans l’une de ses éditions du Collège néo-classique portant sur la corruption, les participants ont pu lire les plaidoiries de Cicéron dans ses Catilinaires en faisant des parallèles avec la commission Charbonneau.

     

    Bien accompagner les apprenants. Le prof est là pour accompagner l’étudiant dans son apprentissage. « Le prof, ce qu’il a, ce sont des années de plus de fréquentation des oeuvres. Mais il doit aider les étudiants à développer leur capacité de lecteur », dit Raphaël Arteau-McNeil. Idéalement en petits groupes.

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    Le « luxe » des classiques

    Le cours classique n’est plus, mais il connaît un engouement. C’est ce qu’a constaté Raphaël Arteau-McNeil, enseignant de philo au Cégep Garneau, qui, avec des collègues, a planché sur un programme d’enseignement des grandes œuvres. Le succès n’était pas assuré, reconnaît l’enseignant. Mais il était convaincu que plusieurs étudiants allaient prendre plaisir à lire Descartes, Platon, Homère, Flaubert et cie. L’intérêt n’a cessé de croître et six ans plus tard, le nombre d’inscrits a plus que doublé au certificat des œuvres marquantes de la culture occidentale de l’Université Laval, un record.

    Selon lui, étudier les classiques est « un luxe » sous des airs de fardeau. « Avant, ceux qui avaient le loisir de s’éduquer étaient des aristocrates qui avaient les moyens financiers de le faire. Je dis à mes étudiants qu’ils sont des privilégiés. La plupart des jeunes de leur âge dans le monde n’ont pas le temps », explique-t-il. « C’est un an [de certificat], où ils se paient du luxe et où le plaisir va être intellectuel. C’est bouleversant de voir qu’une œuvre écrite il y a 2500 ans nous en apprend plus qu’un article de journal.»

    Enfant de la réforme, Guillaume Lavoie, conseiller municipal dans l’équipe de Projet Montréal, a passé à travers le système d’éducation sans être rassasié des classiques. « Tu finis par te rendre compte qu’il te manque quelque chose, une culture générale et historique, une profondeur de raisonnement. Plus tu montes dans la sphère professionnelle et plus tu vois que tu n’as pas d’outils. »

    D’où son idée de fonder le Collège néo-classique, qui offre des formations d’un jour qui s’adressent aux 25 à 45 ans. Ces conférences sur la rhétorique et l’argument, Machiavel et les nationalismes modernes, remportent un joli succès. 

    Depuis la première édition en novembre 2010, le collège a offert 24 formations à quelque 200 participants.













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